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science do-it-yourself samedi 24 mars 2012

J’ai hacké mon cerveau (et autres aventures)

Petr Navratil pratique la stimulation transcrânienne par courant continu (tDCS), qui consiste à placer deux électrodes sur son crâne pour doper certaines capacités cérébrales. (N.D)

Petr Navratil pratique la stimulation transcrânienne par courant continu (tDCS), qui consiste à placer deux électrodes sur son crâne pour doper certaines capacités cérébrales. (N.D)

La science do-it-yourself sort du placard. Des laboratoires communautaires s’ouvrent un peu partout. Lucia Sillig admire ces gens qui ne se laissent pas dicter leur conduite par des modes d’emploi

Avec un sèche-cheveux, je me sèche les cheveux. Mais ce n’est pas le cas de tout le monde. Certaines personnes ne se laissent pas dicter leur conduite par des modes d’emploi. C’est en partie grâce à elles que nous avons des ordinateurs. Et, qui sait, ce sera peut-être aussi grâce à elles qu’un jour nous aurons du nucléaire propre ou des étoiles filantes activables sur demande (lire ci-contre).

La science do-it-yourself est désormais à l’étroit dans le garage ou la chambre d’amis de papa-maman. Des hackerspaces s’ouvrent de Prague à San Francisco pour partager loyer, matériel, expérience et enthousiasme. Les communautés s’organisent, surtout dans le domaine de la biotechnologie, pour guider les amateurs.

On commence par extraire de l’ADN de fraises et espère un jour faire du yogourt fluorescent. «Les gens ont juste envie de bricoler», dit Cathal Garvey, un jeune Irlandais qui s’est mis en tête de créer des outils pour permettre à ses congénères de modifier génétiquement des bactéries. «Ils veulent comprendre la vie en jouant avec. C’est comme ça que les enfants, les humains, apprennent: en jouant avec quelque chose. S’amuser, c’est très important.»

Mark Suppes bricole, lui, avec de la fusion nucléaire. «Je pense qu’au cours de ce siècle la science do-it-yourself va passer de l’exception à la règle, estime le New-Yorkais. Lorsque les communautés s’organisent, elles sont beaucoup plus efficaces pour répondre à leurs besoins.»

Il est question d’émancipation: ne pas suivre le mode d’emploi, ne pas attendre l’adoubement du monde académique, ne pas demander la permission. «Tout ça, ce n’est que des excuses, tranche Mark Suppes. Si vous avez envie de faire quelque chose, vous le faites.» Cathal Garvey embraie: «La biotech est trop importante pour qu’on la laisse uniquement entre les mains des grandes compagnies. Il faut que les individus aient leur mot à dire.»

Tous deux rappellent que quelques bidouilleurs en informatique réunis dans un garage californien, parmi lesquels Steve Jobs, ont contribué à l’avènement des ordinateurs personnels. Pour Mark Suppes, tout s’enchaîne logiquement, notamment avec l’apparition des imprimantes 3D qui permettent de confectionner des pièces sur mesure. «Il y a d’abord eu le software open source, maintenant on a le hardware open source, et tout cela permet de faire de la science open source.»

La question de l’accès libre aux données est centrale: «Ça a tellement plus d’impact. C’est l’inverse de ce qui a été fait au siècle dernier, où toute la propriété intellectuelle était contrôlée, brevetée, protégée. Si la science est faite en open source, tout le monde peut participer et l’adapter à ses besoins.»

Reste la question de la sécurité. «C’est le problème principal», reconnaît Petr Navratil, du hacker­space de Prague, qui stimule ses capacités cérébrales au moyen de faibles courants transcrâniens. Mark Suppes manipule, lui, des voltages mortels: «Il faut traiter le danger avec respect», commente-t-il. D’autant que si quelqu’un a un accident, il estime que cela rendra ses propres recherches plus difficiles. «C’est le revers de la médaille, nous partageons aussi notre réputation», fait remarquer Cathal Garvey. Les biohackers se sont fixé un code qui prévoit de ne jamais travailler avec quelque chose de dangereux.

Cela n’empêchera pas certains de se faire mal avec une perceuse ou de s’intéresser de trop près à des matériaux radioactifs. Comme l’ont fait de tout temps les chercheurs de la science officielle ou non. «Notre approche ressemble à la façon dont on faisait de la recherche il y a peut-être cent ans, relève Mark Suppes. Plus informelle, moins institutionnalisée. Les chercheurs s’écrivaient de longues lettres pour partager leurs observations, comme nous le faisons sur nos blogs. En un certain sens, nous remontons aux racines de la science.»

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