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Journalisme vendredi 12 avril 2013

Arnold Hottinger, la passion du Proche-Orient

Arnold Hottinger au Yémen en 1986. (Ernst Scheidegger)

Arnold Hottinger au Yémen en 1986. (Ernst Scheidegger)

Il a vu la fin de monarchies, des révolutions et des bains de sang, mais s’est surtout enthousiasmé devant la richesse du monde arabe. Durant trois décennies. A 86 ans, Arnold Hottinger, ancien correspondant de la «NZZ» au Proche-Orient, est décoré

Il se souvient avec un regard espiègle de certaines obligations de la «vieille tante», la vénérable Neue Zürcher Zeitung. Lorsqu’il était malvenu – voire interdit – de proposer des interviews, car jugées trop sujettes à propagande. «Il y avait de rares exceptions.» Ou lorsqu’il devait concevoir des reportages susceptibles d’être actuels deux semaines plus tard – le temps nécessaire à la poste – pour ne pas avoir besoin du télégraphe, cher depuis Beyrouth. Seul un coup d’Etat pouvait remettre en question ce règlement.

De retour en Suisse depuis 2005, Arnold Hottinger, 86 ans, fut le premier correspondant fixe du quotidien pour le Proche-Orient. Durant près de trente ans. Ce soir, ce Bâlois d’origine foulera la scène du Théâtre de Berne, récompensé par le Lifetime Achievement Award 2013 de la Fondation Reinhardt von Graffenried. De la monarchie égyptienne à la guerre du Liban en passant par l’indépendance algérienne, ce journaliste a vu défiler les régimes, se métamorphoser un coin du monde auquel il a consacré l’ensemble de sa carrière. Derrière ses pas aujourd’hui hésitants sommeille un aventurier curieux et assoiffé de connaissances, un jour tombé amoureux d’«une civilisation qui remettait en question le fonctionnement de la mienne».

Il a 30 ans lorsqu’il débarque à Beyrouth, docteur ès lettres, promis à une carrière académique, engagé à temps partiel par la NZZ et la Radio alémanique. «Chacune me versait 500 francs par mois. On m’avait envoyé là car j’étais le seul à maîtriser la langue arabe.» Ses recherches universitaires lui ont ouvert le chemin vers le Liban, deux ans durant, au moment où éclate la crise du canal de Suez. Nous sommes en 1956. Il racontera cette première promenade dans les rues de Beyrouth, lorsqu’il est surpris «par les affiches qui associent français, arabe et arménien». La fascination est là.

Le journal sera d’abord le prétexte pour rester. «Je m’intéressais à la civilisation plus qu’à la rédaction de comptes rendus. Peu à peu j’y ai pris goût; sans doute aussi parce que l’écriture aide à se comprendre soi-même.» A Beyrouth, il emmène femme et enfants. Et tout de suite privilégie le reportage. «Il fallait des articles de fond pour se démarquer car les agences se chargeaient de l’actualité.» Alors il voyage, beaucoup, énormément même. Egypte, Maroc, Qatar, Iran, Afghanistan: les pays traversés donnent le tournis.

Arnold Hottinger relate ces expériences comme des évidences. «Je voulais comprendre. Certains pays, aujourd’hui aux avant-postes, résonnaient comme des terres inconnues en Suisse. Prenez le Qatar. Or l’entrée n’était pas difficile. Les Anglais étaient tout-puissants. Il fallait s’annoncer à leur bureau de Beyrouth pour obtenir un droit de passage. Ils savaient l’importance de la NZZ.» Lui dit ne jamais avoir eu l’impression de mettre sa vie en jeu.

Autre connaisseur de la région, l’éditeur Erich Gysling, qui a co-publié avec Arnold Hottinger un ouvrage sur le Proche-Orient, se souvient différemment. «Il avait ce besoin de vivre l’actualité des gens au quotidien. Dans les années 1960, il part pour le Yémen, devient l’un des premiers journalistes à pénétrer dans ce pays, sans même avoir pu avertir son épouse. Il disparaît pendant deux semaines. Cela permettait des articles inédits, avec le flair d’un ethnologue. Arnold Hottinger ne redoutait guère les étiquettes. Il se faufilait partout. Je me souviens d’une visite avec lui devant le roi de Jordanie pour laquelle il avait, sans com­plexes, emporté son traditionnel sac en plastique rouge. L’air de rien. Je n’ai pas toujours adhéré à sa vision de l’influence occidentale sur le Proche-Orient, mais il est, c’est certain, un monument de connaissances.»

Après la guerre de Six-Jours, en 1967, la NZZ lui signale que les besoins au Proche-Orient ne sont plus aussi importants. On aimerait qu’il s’intéresse parallèlement à l’Espagne. Ce qu’il fera, installé dans la péninsule Ibérique jusqu’à la mort de Franco, en 1975. «On m’a ensuite demandé si je voulais rentrer au Proche-Orient. C’était la guerre civile au Liban. Je me suis installé à Chypre. Tout cela était bien plus excitant que ce qu’imaginait la NZZ! Lors d’une discussion à Zurich, mon chef m’avait alors dit que «le plus gros était passé», que la paix s’imposerait. Je lui ai prédit le contraire.»

Cette indépendance d’esprit lui vaut des moments tendus autour d’un sujet clé: Israël. La NZZ a choisi son camp. «C’était la seule question pour laquelle nous ­avions l’impression d’une opinion imposée par le titre.» En 1982, après l’attaque sur le Liban, il rédige un reportage sur le quotidien dans les territoires occupés. Les réactions en Suisse de la communauté juive sont vives. On lui demande alors de ne plus aller en Israël. «Il y avait tant d’autres choses à relater. J’ai accepté. Je ne suis pas très ambitieux. Je ne crois pas que l’on puisse se vouloir justicier en tant que journaliste.»

Avec sept livres d’analyse – «Depuis 2005 j’ai arrêté, l’actualité va trop vite» –, ce grand narrateur a pourtant aussi son diagnostic. La perception du monde musulman l’inquiète, ces préjugés qui s’accrochent depuis le Moyen Age. «On a eu peur de la puissance turque, on a voulu répéter qu’islam et démocratie ne pouvaient s’associer. Ce n’est pas vrai. La question est de savoir comment. Le comportement du monde arabe, son attitude parfois agressive, est conditionné par l’expansion occidentale, sa superposition depuis plus de deux siècles. Longtemps nous n’avons voulu voir que la strate urbaine ouverte vers l’Occident. Nous imaginions que celle encore attachée à la tradition, «retardée», suivrait un jour ou l’autre. Or cela n’a pas eu lieu, au contraire.»

Deux ans après le Printemps arabe, la déception pointe. Il a cru en cette révolution, peut-être trop vite: «La Révolution française a montré qu’il faut du temps pour amener une démocratie, surtout lorsqu’une région souffre pareillement de questions identitaires. Cette division de la société profite aux extrémistes. Mais dans les deux camps il y a des voix qui veulent la paix.» Lui jure fidélité à une exigence, souvent bafouée, de son métier: la mise en contexte.

Pour Roger Blum, professeur émérite en sciences de la communication, le style de travail d’Arnold Hottinger retrouve aujourd’hui de l’intérêt. A l’heure des nouveaux médias, ces articles de fond constituent le meilleur moyen pour la presse de se démarquer. «Il avait déjà compris, forcé par les circonstances, qu’il était inutile d’imiter les agences. Il se distinguait de tous car il maîtrisait la langue arabe. Cela ajouté à la multitude de ses voyages, il a pu très vite offrir une vision globale d’une qualité inouïe.»

Désormais, Internet et la BBC «tous les matins» permettent à Arnold Hottinger, qui maîtrise six langues, de conserver un œil avisé sur la réalité arabe. «J’ai mes titres, comme Egypt Independent, même si je remarque que depuis six mois ils ne peuvent plus relater comme avant.» Il reste pour les médias germanophones l’un des experts confirmés et consultés. Ce sont parfois des interviews, une chronique ou une analyse régulière pour le site germanophone «Journal 21».

En ce matin d’avril, il se prépare à plonger dans ses sources; pour peut-être aussi livrer un récit plus détaillé des tensions entre coptes et musulmans. «J’espère que le journalisme de demain abandonnera une tendance qui m’inquiète, celle de résumer le monde à l’Europe et aux Etats-Unis, cela malgré la globalisation.» Il pourrait raconter longuement, malgré la fatigue. Parler encore de la Syrie, de ce «cas extrême» où il vécut le massacre de Hama, en 1982, sans informations – hormis les images d’une mairie sereine livrées par la télévision – jusqu’à ce qu’un journaliste du Times puisse bénéficier d’un taxi pour constater l’horreur. «Aujourd’hui, les informations passent même sans journalistes. Nous savons que le drame se joue, mais la même question demeure: comment l’expliquer?»

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