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témoignage mercredi 06 janvier 2010

«J’envisage de m’installer en Suisse»

Confidences d’un riche fraudeur français rencontré dans une pizzeria des Acacias à Genève

Dîner? Pas à l’hôtel. Un restaurant plus discret, à l’écart des palaces du lac. «Allons-y en voiture. Je viens toujours en voiture à Genève. Cela ne laisse pas de trace comme un billet d’avion. Si cela roule sur le Périph’, je suis ici en moins de cinq heures. Sur moi, juste mes papiers, une liasse de billets. Pas de cartes. Surtout pas de Blackberry.»

Rassuré par l’atmosphère populaire d’une pizzeria des Acacias, Patrick (c’est un prénom d’emprunt) raconte sa guerre de l’ombre contre «Big Brother». «Ils tirent un fil là», explique-t-il en montrant l’épaule droite de son pull en cashmere, «et ça en fait ressortir un autre ici», poursuit-il en montrant sa manche gauche. Se plier aux lois votées dans son pays ne lui éviterait-il pas cette lutte des classes d’un nouveau genre? La fraîcheur de la question fait sourire un homme estimant déjà payer des impôts «à un niveau auquel cela ne fait plus aucun sens».

A ses yeux, les centaines de milliers de comptes suisses ouverts par des Français sont loin de refléter une simple volonté d’évasion fiscale. Ce qui expliquerait, à l’en croire, pourquoi la menace de figurer sur la liste obtenue par l’Etat français ne conduira pas à un retour en masse des repentis. «Contrairement à l’amnistie italienne, le fisc français ne veut pas seulement que vos capitaux rentrent au pays, il veut en connaître l’origine», relate Patrick, déçu par la pizza servie. Les services de Bercy s’efforcent de recréer la situation fiscale du fraudeur: trois ans en arrière pour l’impôt sur le revenu, six ans pour celui sur le patrimoine.

«C’est la terreur»

«Dans les beaux quartiers parisiens c’est la terreur; l’argent caché a souvent servi à faire des choses cachées», poursuit ce dernier. Un gros restaurateur, qui fait rentrer 20 000 euros en cash par mois? «S’il ramène l’argent, qui vous dit qu’il ne sera pas poursuivi pour fraude à la TVA, voir pour travail au noir?» s’anime-t-il. Même dilemme pour «le type qui cache du fric en plein divorce». Dans d’autres cas, cela signifierait «mouiller des membres de sa famille, voire un intermédiaire qui vous a versé du cash, ce qui peut attirer de sérieux ennuis», énumère Patrick. Dans les milieux d’affaires, lors du versement des commissions, «beaucoup proposent de vous payer en Suisse». Le fisc «veut le beurre, l’argent du beurre, vous faire perdre votre boulot, voire pire!» s’emporte-t-il.

Selon lui, les comptes ouverts en Suisse pour de la «simple évasion fiscale existent assez peu, en dehors des descendants de vieilles fortunes». Si le but est «simplement» de payer moins d’impôts après avoir touché une grosse somme – «après avoir vendu votre boîte» –, la solution «reste depuis longtemps de s’établir en Suisse». Patrick dit «de plus en plus l’envisager» et en a parlé à une amie genevoise travaillant dans l’immobilier d’exception. «Elle me dit qu’il y a une recrudescence de Français pour les biens de 5 à 10 millions de francs».

Il ne croit guère aux promesses selon lesquelles les pénalités imposées aux repentis se limiteraient à 10 ou 15% des sommes rapatriées. «Ce prix d’ami vaut pour les héritiers de vieux comptes suisses – sur lesquels l’argent a peu bougé, généré peu de dividendes», décrit-il. Ces derniers peuvent être tentés de se dénoncer. «Ils ne savent parfois plus quoi en faire, ont besoin de l’argent en France ou veulent laisser à leurs enfants une situation nette». Dans son cas, «la facture dépasserait le montant du compte». Patrick poursuit donc la guerre qu’il a lui-même déclenchée.

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