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sublimation mercredi 18 avril 2012

Santo Sospir, la villa tatouée par Cocteau

Par Eva Bensard de retour de Saint-Jean-Cap-Ferrat. Reportage photographique: Christophe Lepetit

Détail de la Chambre de Narcisse. (Christophe Lepetit)

Détail de la Chambre de Narcisse. (Christophe Lepetit)

L’écrin est discret, mais le trésor est à l’intérieur. Du sol au plafond, les murs de la villa Santo Sospir ont été «crayonnés» par Jean Cocteau. Des génies antiques et des créatures mythiques veillent sur cette blanche demeure du Cap Ferrat, restée miraculeusement dans son jus depuis plus de soixante ans. Visite entre ciel et mer

Située à la pointe du Cap Ferrat, la villa Santo Sospir a la Méditerranée à ses pieds. Mais ici, pas d’architecture tape-à-l’œil, de clôture ultra-sécurisée ou de piscine XXL. La simplicité de cette «petite» maison blanche contraste avec les palais flambant neufs qui poussent un peu partout aux alentours, et ont fait de cette presqu’île de la Riviera une retraite dorée pour milliardaires russes. Sur ce cap très convoité, où les maisons se négocient des millions d’euros, Santo Sospir est l’une des rares demeures qui n’ait pas changé de mains en plus de soixante ans, et qui soit restée totalement préservée depuis cette époque. Rien ou presque n’a été modifié depuis l’année 1950, lorsque Jean Cocteau y vint pour la première fois, invité par son amie Francine Weisweiller.

Aujourd’hui propriété de la fille de Francine, Carole Weisweiller, la villa s’entrouvre sur rendez-vous aux visiteurs. L’âme du poète, qui séjourna régulièrement ici pendant treize ans, hante toujours les lieux. Les fresques qu’il y exécuta habillent encore les murs, plus vivantes que jamais. Et mille détails nous rappellent l’artiste. Ses «gris-gris» et objets fétiches (une mâchoire de taureau, un grattoir à main d’ivoire) traînent encore sur la table-bureau du salon. Ses lettres et photos sont toujours punaisées à même le mur de sa chambre… On croirait à tout moment voir apparaître le poète, avec son allure juvénile et sa couronne de cheveux grisonnants, affublé de son éternelle écharpe jaune.

«Coup de foudre amical»

Cocteau fit la connaissance de Francine Weisweiller en 1949, sur le tournage des Enfants terribles. Elle avait 33 ans, lui presque 60. Avec son allure androgyne, ses longs cheveux blonds à la Veronica Lake et son élégance étudiée, la jeune femme ne passait pas inaperçue. Un «coup de foudre amical», pour reprendre les termes de Carole Weisweiller1, naquit entre le poète et cette beauté distinguée de la grande bourgeoisie parisienne, qui préférait les artistes à la bonne société juive du XVIe arrondissement, à laquelle elle appartenait. Francine devint son mécène et son égérie, et à la fin du montage des Enfants terribles, en mai 1950, elle proposa à Cocteau de venir se reposer quelques jours dans sa maison du Cap Ferrat, avec Edouard Dermit dit «Doudou», le fils adoptif du cinéaste. Construite en 1946, la villa était depuis peu dans la famille Weisweiller. «En pleine guerre, mon père avait promis à Francine que, s’ils s’en sortaient vivants, il lui achèterait la maison de ses rêves dans le Midi», se souvient Carole. Ce fut Santo Sospir, la 2e villa après le phare. Invité à y séjourner une semaine, Cocteau y passa finalement six mois! Au cours de cette période, il métamorphosa les murs immaculés de la maison. Au départ, il s’agissait juste, pour cet infatigable travailleur, de dissiper un peu son ennui. Avec la permission de son hôtesse, il dessina une tête d’Apollon au-dessus de la cheminée. «L’oisiveté me fatigue, je m’y dessèche. Le silence de ces murs était terrible», expliqua-t-il par la suite. Mais de fil en aiguille, l’artiste s’attaqua aux autres parois, et ne redescendit plus de son escabeau. Comme pour se justifier de cette irrépressible «fresquomanie», Cocteau confia alors: «Matisse m’a dit que quand on décore un mur, on décore les autres. Il avait raison.»

Dessiner «sur la peau des murs»

A main levée, sans aucune maquette préalable, il «tatoua» (selon son expression favorite) les lieux de silhouettes épurées, rehaussées par endroits de couleurs délayées dans du lait cru. «Je ­commençai à dessiner au fusain sur des surfaces blanches. Il ne fallait pas habiller les murs, il fallait dessiner sur leur peau», expliqua-t-il. Ces fresques «épousent non seulement l’architecture de la maison, mais aussi les états d’âme de ceux qui y vivent. Parmi toute l’œuvre murale de Jean Cocteau, c’est peut-être ce qu’il a fait de plus classique et de plus pur, estime Carole Weisweiller. Les dieux, les pêcheurs et les baigneuses veillent sur ses habitants sans jamais peser sur leur regard.» Avec leur dessin à peine esquissé, ces décors sont pour la plupart aériens. Inspirés de la mythologie grecque, ils font la part belle aux divinités et créatures légendaires chères à l’artiste (centaures, nymphes, bacchantes, licornes), mais savent aussi ne pas se prendre trop au sérieux. A la mythologie se mêlent la vie de tous les jours et de nombreuses allusions à la région: les pêcheurs de Villefranche encadrent le dieu-soleil (Apollon) et des oursins et fougasses (pain niçois) dansent sur les murs du salon.

Cocteau a tiré parti de chaque recoin, de chaque anfractuosité. Ses fresques chevauchent les niches qui servent de bibliothèque dans le séjour, gagnent les portes et même les meubles. L’armoire à moulures vertes de la chambre de Carole se pare de têtes de femme, l’abat-jour de la chambre de Francine d’un profil d’homme. Mais une fois achevé, ce décor au fusain lui a paru inabouti. «Jean Cocteau trouva que les plafonds blancs ­juraient avec les murs. Il remonta alors sur les échafaudages […] et chaque pièce posséda son ciel de couleur différente», raconte Carole. Puis, voulant s’essayer à une nouvelle technique, il créa pour le patio de la maison deux grandes mosaïques noir et blanc.

Le «style Castaing»

Le seul espace demeuré sans fresque est la salle à manger. Mais là encore, Cocteau a laissé sa marque. La pièce est en effet dominée par une tapisserie, tissée d’après un carton de l’artiste. Il a fallu près de cinq ans aux licières d’Aubusson pour venir à bout de ce dessin, exécuté en 1948, et en traduire les innombrables nuances irisées… «Judith est enfermée dans une cape à cagoule couleur de guêpe et sa suivante, traversée de lumière jaune comme une opaline. Le reste des personnages est irisé par le clair de lune, certaines irisations sont d’une facture lisse, d’autres obéissent au frottement à plat du pastel sur les veines des planches», décrivait Cocteau. On imagine volontiers les sueurs froides des dames d’Aubusson devant les jeux de texture et de couleur de ce pastel…

Comme le reste de la maison, la salle à manger est restée totalement dans son jus depuis les années 50, d’où son atmosphère très vintage, la touche exotique en plus: les murs sont tapissés de canisses, le mobilier en bambou vient de Java et de Sumatra, ou a été dessiné par Madeleine Castaing, grande diva de la décoration d’après-guerre. Cette «femme étrange», qui «charma et enchanta» l’enfance de Carole Weisweiller, fut l’amie et la mécène de nombreux artistes ­(Modigliani, Soutine). Elle tenait une galerie d’antiquaire célèbre rue Jacob à Paris, et était réputée pour ne vendre qu’en fonction de ses humeurs et de ses sympathies. Francine Weisweiller, la première fois qu’elle entra dans sa boutique, dut revenir à la charge dix jours de suite avant de pouvoir repartir avec la pile d’assiettes qu’elle convoitait. Devenue très proche de Cocteau et des Weisweiller, Madeleine Castaing décora Santo Sospir, certaines pièces de leur hôtel particulier place des Etats-Unis (dans le XVIe arrondissement), et la maison de Cocteau à Milly-la-Forêt. «Je fais des maisons comme d’autres font des poèmes», avait-elle coutume de dire. Le charme rococo de Santo Sospir tient beaucoup à son intervention. Les fauteuils en bambou, les tissus à grands ramages fleuris, les bibelots un peu kitsch, les moquettes léopard: c’est l’inimitable «style Castaing».

Du salon, on accède à la terrasse, ombragée de canisses, qui surplombe le jardin et la baie de Villefranche. Par-delà la balustrade en fer forgé, les pins se découpent sur la Grande Bleue, et par temps clair, on peut distinguer Nice et le Cap d’Antibes. C’est ici que chaque soir, après le dîner, Cocteau, Francine, Carole et Doudou se retrouvaient, et discutaient à bâtons rompus jusque tard dans la nuit. Seuls les moustiques venaient mettre un terme à leurs échanges animés...

Infos pratiques

Visite sur rendez-vous, tél: +33 04 93 76 00 16
Contact: santosospir@aliceadsl.fr
www.le-sud-jean-cocteau.org
Possibilité de louer la terrasse et le jardin de la villa pour des événements.

1. Sauf mention contraire, toutes les citations sont issues des ouvrages de Carole Weisweiller, «Je l’appelais Monsieur Cocteau», et «Villa Santo Sospir», parus aux Editions Michel de Maule en 2011

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