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cannes lundi 27 mai 2013

«La Vie d’Adèle», la Palme de l’émotion

Abdellatif Kechiche à l’heure du couronnement. (AFP)

Abdellatif Kechiche à l’heure du couronnement. (AFP)

Le film érotique d’Abdellatif Kechiche remporte la Palme d’or du 66e Festival de Cannes. Le jury, présidé par Steven Spielberg, a privilégié l’émotion

Selon le tableau des critiques que Le Film français publie quotidiennement à Cannes, Le Passé d’Asghar Farhadi a dominé la Compétition officielle jusqu’à ce que La Vie d’Adèle – chapitre 1 & 2 soit projeté. Le film d’Abdellatif Kechiche a soulevé un enthousiasme général que le jury a entériné.

Steven Spielberg a justement divisé la Palme d’or en trois, un morceau pour le réalisateur, un autre pour chacune des deux comédiennes, Léa Seydoux et Adèle Exarchopoulos, sans lesquelles le film n’existerait pas, car elles se donnent cops et âme avec toute la fougue de leur jeunesse, pleurent, bavent et atteignent une justesse de jeu troublante.

Abdellatif Kechiche (L’Esquive, La Graine et le Mulet, La Vénus noire) a trouvé l’inspiration d’Adèle dans une bande dessinée de Julie Maroh, Le bleu est une couleur chaude. Cette autofiction sur deux filles qui s’aiment sert d’argument à un tournage dans lequel l’improvisation s’est taillé la part du lion, puisque le cinéaste avoue avoir amassé 750 heures de rushes, ramenées (pour l’instant) à trois heures de métrage. Adèle (Exarchopoulos) a le coup de foudre pour une fille plus âgée, Emma (Seydoux). Elles s’aiment passionnément jusqu’à la rupture, quelques années plus tard, et la solitude qui s’ensuit pour Adèle.

L’intrigue est d’une simplicité adolescente, la grammaire éprouvante. Kechiche privilégie les très gros plans, exercice étourdissant pour le spectateur et discourtois pour les comédiennes: la bolognaise maculant le menton d’Adèle est bien peu glam. S’il se sert astucieusement de l’ellipse – un changement de coupe de cheveux peut résumer le passage des saisons –, il étire ses plans-séquences de façon déraisonnable et filme in extenso les scènes d’amour physique. A forcer le voyeurisme, il provoque le malaise

Passant outre à sa pruderie, Steven Spielberg a choisi de privilégier l’émotion brute plutôt que la rigueur du Passé. «Nous avons écouté dans nos cœurs quelles œuvres y résonnaient, a-t-il dit dans son speech qui s’est conclu par l’éloge de l’exception culturelle. Venu du nabab du cinéma globalisé, l’adoubement d’Adèle est grandiose. Il reste à espérer que la Palme ne fasse pas de tort à Léa Seydoux et Adèle Exarchopoulos, car de jeunes comédiennes se sont carbonisées pour moins que ça. Quant à Kechiche, il dédie son film à «cette belle jeunesse de France qui m’a beaucoup appris sur l’esprit de liberté et de vivre ensemble. Et à une autre jeunesse, celle de la révolution tunisienne. Pour son inspiration à vivre librement, s’exprimer librement et penser librement.»

Laetitia Casta salue, de Brando à Auteuil, les «hommes bouleversants qui nous donnent tout, offrent leur cœur, nous mettent à genoux». Soit les comédiens. Le Prix d’interprétation va à un outsider, un vétéran, Bruce Dern, pour sa composition formidable de vieux fou dans Nebraska, d’Alexander Payne. Quant aux comédiennes, elles sont «fantasme d’un cinéaste, coqueluche du public ou choix du jury»: Bérénice Bejo, elle, ne s’attendait vraiment pas à recevoir le Prix d’interprétation féminine. A tort, car elle est extraordinaire en femme blessée dans Le Passé, d’Asghar Farhadi.

Le Prix du jury est attribué à Tel père, tel fils, de Hirokazu Kore-Eda. Ce tendre mélodrame sur un échange d’enfants ne pouvait que toucher la corde sensible de Spielberg. Plus surprenant, le Prix de la mise en scène est décerné à Amat Escalante pour Heli, œuvre d’une grande violence située dans un Mexique mis à feu et à sang par les barons de la drogue et les escadrons de la mort. «Merci à ce jury courageux, dit le jeune cinéaste. Ce prix est un espoir pour le Mexique. On espère que la souffrance nous quittera.»

Autre pays, autres souffrances, la Chine, que les débordements du capitalisme rendent folle. Jia Zhangke, dont les films étaient interdits dans son pays jusqu’en 2005, évoque en quatre tableaux la violence qu’engendrent les dérives économiques et remporte le Prix du scénario pour A Touch of Sin (Tian Zhu Ding). Enfin, le Grand Prix couronne Joel et Ethan Coen pour Inside Llewyn Davis , une plongée tragicomique dans l’effervescence du revivalisme folk du début des sixties. Le Prix Un Certain Regard va à L’Image manquante de Rithy Panh, un film émouvant dans lequel le cinéaste cambodgien interroge, par le truchement de figurines de terre et de rares photographies, les crimes commis par les Khmers rouges entre 1975 et 1979. «Carrément au niveau de Nuit et Brouillard», assure, sur les marches du Palais, Ludivine Sagnier, membre du jury. N’exagérons pas. Quant à la Caméra d’or, qui récompense un premier film de n’importe quelle section, elle est adjugée à Ilo Ilo, d’Anthony Chen (Singapour).

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