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métissage mercredi 18 avril 2012

Autoban, la nouvelle voix du design à Istanbul

La terrasse du restaurant-club Anjelique, sur les rives du Bosphore. DR

La terrasse du restaurant-club Anjelique, sur les rives du Bosphore. DR

Au travers des nombreux restaurants, hôtels et boutiques qu’il a réalisés, le duo de designers d’Autoban est un acteur majeur du renouveau de la vie culturelle et esthétique d’Istanbul. Au travers du «lifestyle» dont il conçoit l’environnement, ce sont les aspirations d’une nouvelle génération qui se dessinent. Rencontre et balade stambouliotes

Sur les rives du Bosphore, dans le quartier d’Ortaköy, à Istanbul, une fin d’après-midi printanière. En toile de fond sonore, les rythmes lounge ont remplacé le muezzin. Sur la terrasse du restaurant-club Anjelique, des jeunes femmes en talons Marc Jacobs et lunettes mouche viennent prendre un verre après le travail. C’est l’un des hauts lieux de rencontre de la jeunesse dorée de la ville, comme en témoignent les nombreuses voitures de luxe garées devant l’établissement. Côté terrasse, la vue époustouflante sur le Bosphore, les fantasmes qu’il charrie et plus loin, les lumières de la rive asiatique de la ville (Ortaköy est situé sur la rive dite européenne). Tournons la tête: autour de nous, les codes si vite assimilés d’un «lifestyle» international nous emmènent dans un monde où l’on vit à Istanbul comme à Hongkong ou Los Angeles, dans une opulence teintée de références partagées entre happy few .

Anjelique, comme d’autres endroits à la mode qui ont ouvert ces dernières années dans cette ville turque en plein essor culturel, a été repensé et décoré par le duo de designers d’Autoban, Seyhan Özdemir et Sefer Çağlar. Elle a 35 ans, lui 38. Cette architecte et ce designer d’intérieur se sont ­rencontrés sur les bancs de l’Université Mimar Sinan, où ils ont partagé leur formation, les tâtonnements de leurs goûts, leurs dégoûts, leurs enthousiasmes, l’abondance de leurs expériences tous azimuts: «Nous passions tout notre temps ensemble. Nous avions la même vision du design mais pas seulement. Nous avions aussi des tas d’autres intérêts communs: l’art, la photo, le graphisme… Nous partagions beaucoup de choses et beaucoup de temps. Nous avons grandi ensemble», raconte Seyhan Özdemir. La rencontre a lieu dans ses locaux du quartier historique de Beyoğlu. Tout est immense, dans cet immeuble de la fin du XIXe siècle. Dans le bureau de Seyhan, la fenêtre aux boiseries ouvragées fait toute la largeur de la pièce et témoigne du gigantisme des volumes, merveilleusement apprivoisés en différentes ambiances de travail par les designers. Reste l’image de cette femme menue, dont l’énergie et la détermination électrisent jusqu’à sa robe bleu Klein, à la tête d’une entreprise qui emploie aujourd’hui une trentaine de personnes. Sa complicité avec Sefer Çağlar transparaît dans la très forte identité stylistique des différents projets qu’ils réalisent en Turquie et à l’étranger, tout comme dans la collection de meubles et d’objets dont la plupart sont édités en collaboration avec la manufacture De La Espada. Etabli modestement en 2003, le label Autoban – tout comme le couturier Hakaan qui défile désormais à Paris – est aujourd’hui devenu l’un des emblèmes du dynamisme d’Istanbul où, entre les enseignes de luxe internationales qui s’y sont installées et le folklore pour touristes du Grand Bazar, émerge une voix singulière dans la création contemporaine. Et ce n’est pas qu’une figure de style; depuis quelques années, le duo participe à la redéfinition de la géographie sociale de la ville. Autoban y a dessiné pas moins d’une trentaine de cafés et restaurants trendy, sept hôtels, une vingtaine de boutiques de très haut standing (notamment le très branché Vakko, un magasin multimarques de designers internationaux), des résidences privées, des bureaux, un cinéma… Et peut-être bientôt un musée? C’est en tout cas ce dont Seyhan et Sefer rêvent en ce moment.

En 2007, les designers d’Autoban créaient le design du premier House Café à Istanbul (il en existe aujourd’hui une dizaine) avec cette idée en tête pour planter le décor: «Créer une maison où l’on aurait le sentiment qu’une famille ancienne et riche y aurait vécu.» Un concept à l’image d’Istanbul, au fond… Partout, dans la ville, de somptueux monuments bordent des rues parfois de bric et de broc, rappelant le passé grandiose de cette ville dont les anciens noms – Byzance puis Constantinople – évoquent à eux seuls la puissance, la richesse, le rayonnement intellectuel et culturel qui y ont perduré pendant des siècles. Successivement sous l’influence des Grecs, des Romains puis des Ottomans, au carrefour de l’Europe et de l’Asie, le métissage est la vie même d’Istanbul. «L’histoire, le chaos, les contrastes, l’inattendu, la vitesse… Tout cela fait partie de notre culture et imprègne notre travail, souvent même sans que nous nous en rendions compte», note Seyhan Özdemir. Singulier, leur style n’en est pas moins sous influence. On y retrouve des références aux grands courants de la décoration occidentale, aux lignes scandinaves, aux fifties , au Bauhaus ou encore à l’Art déco. Autant de citations décomplexées mais réinterprétées ici et maintenant dans l’univers unique d’Autoban. Comme une impression de déjà-vu, leurs créations semblent souvent familières, lisibles, accessibles, habitées. «Nous aimons la tension dramatique de ces courants qui ont traversé l’histoire du style des années 30 aux années 70, je suis d’ailleurs une collectionneuse de ces objets du passé, commente Seyhan Özdemir. Ils marquent le début de la modernité en architecture, et je suis très sensible à la géométrie. Dans notre approche de l’habitat, nous avons ces références en tête mais nous devons les rendre contemporaines, pertinentes pour notre époque. Si nos créations reflètent différents aspects de la richesse de ces courants, nous les intégrons de manière très fraîche dans notre univers, sans qu’il fasse référence à un temps ou un lieu particulier.»

Portant à la fois les traces du passé et celles du futur, c’est paradoxalement cette mosaïque d’influences qui rend le style d’Autoban atemporel. Et qui le rend si séduisant. Car leurs intérieurs dégagent une atmosphère sexy, désirable, légère comme une fin d’après-midi à Acapulco dans les années 60. Et qui les rend, eux, de plus en plus désirés hors des frontières de la Turquie où ils ont bâti leur début de carrière éblouissant et fulgurant. Un restaurant à Madrid, un autre à Hongkong, un hôtel-restaurant-bar à Zurich, les designers d’Autoban sont de plus en plus sollicités pour distiller la magie de leur style, qui colle parfaitement à l’idée d’un certain luxe international. Dans les références au passé: les signes de l’assimilation d’une culture légitime et des quartiers de noblesse; on connaît ses gammes. Dans l’ironie des objets et la théâtralité des intérieurs: l’incarnation d’un certain esprit du temps. Dans l’équilibre des lignes et les palettes chromatiques délicates: le raffinement et l’assurance d’un goût certain. Les matériaux se situent eux aussi du côté de la tradition: différentes essences de bois bien sûr, mais aussi du marbre, des carreaux de faïence et des miroirs pour réfléchir la lumière, souvent sculptée par des panneaux ajourés, à la façon des moucharabiehs. Autre détournement d’un héritage oriental, le métal ouvragé tient aussi une place de choix dans l’univers d’Autoban, tirant certains meubles du côté de la joaillerie grand format. A l’instar de leur lampe Spider, qui fut le premier objet qu’ils produisirent, en 2003. «A l’époque, on commençait à faire nos propres objets, explique Seyhan. On était à la recherche de matériaux. En regardant par la fenêtre de mon bureau, j’ai vu un homme qui vendait de vieux objets. L’un d’entre eux a attiré mon attention car depuis mon point de vue, au deuxième étage, ses bandes de métal le faisaient ressembler à une araignée. Je l’ai acheté et j’ai ensuite dessiné une lampe dont l’ombre projetée évoque des pattes d’araignée. Nous avons utilisé cette lampe pour décorer une pâtisserie centenaire de la ville et elle a eu tellement de succès que nous avons reçu 150 commandes en très peu de temps.» Tout comme la petite table basse d’appoint en acier Pumpkin – inspirée par le «kavuk», cette coiffe traditionnelle turque issue de l’époque ottomane – les références à la ­culture locale sont distillées de manière subtile. Mais la plus grande fidélité d’Autoban à Istanbul, c’est sa collaboration avec les artisans du coin. Tous leurs meubles vendus en Turquie sont fabriqués localement (tandis que ceux vendus à l’étranger sont fabriqués par De La Espada dans leur manufacture portugaise). «Il est très important pour nous de collaborer avec les artisans locaux qui ont une grande et riche tradition, leur savoir-faire nous inspire, et nous voulons que nos meubles portent dans leur histoire ces gestes manuels. L’art et la technique ne sont pas dissociables, et nous sommes très attachés au mouvement Arts and Crafts», commente Seyhan.

Au fait, pourquoi Autoban? Parce que Seyhan et Sefer ont toujours aimé prendre le large dès que l’occasion se présentait. Parce qu’il y est question de direction que l’on prend, de choix que l’on a et que l’on fait. Parce qu’ils aiment la vitesse. Parce que c’est un mot que l’on peut prononcer en Turquie et ailleurs. Parce que la vie, selon eux, se présente comme autant de hasards et d’intersections. Après avoir travaillé sur de nombreux projets d’architecture d’intérieur, les designers d’Autoban se sont attaqués à un projet urbanistique d’envergure: les Nef Flats 163, un complexe immobilier inspiré «d’Istanbul et du lifestyle de ses jeunes actifs. Cet immeuble vise à inventer un nouveau langage pour organiser le chaos, dans une ville qui s’est toujours construite de manière désorganisée, strate après strate», peut-on lire sur le dossier du projet. Avec ses espaces modulaires et verts, il est porteur des aspirations d’une frange de la nouvelle génération stambouliote. «Quels que soient les projets ou les objets que nous créons, notre travail consiste toujours à raconter des histoires, poursuit Seyhan. C’est vrai qu’au début, l’échelle de nos projets était plus petite, nous avons aujourd’hui plus de responsabilités, une équipe de 35 personnes. Au fond, les acteurs changent mais les actions sont toujours les mêmes: voyager, sortir, faire du shopping… Les scénarios peuvent être classiques ou plus dramatiques… Les décors que nous installons donnent une impulsion à l’histoire. Après, à chacun d’y jouer sa propre pièce…»

En Suisse romande, les créations d’Autoban sont distribuées
par Meubles & Cie à Genève.

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