Texte - +
Imprimer
Reproduire
Roman samedi 02 février 2013

Anne Cuneo réveille la mémoire résistante du Schauspielhaus de Zurich

Extrait de la pièce «Wir sind noch einmal davongekommen». (Keystone)

Extrait de la pièce «Wir sind noch einmal davongekommen». (Keystone)

Alors que l’invasion du pays semble imminente, les plus grands comédiens allemands réfugiés en Suisse montent les deux «Faust» de Goethe. L’auteure à succès a fait de cet épisode un roman historique très documenté

Genre: roman
Qui ? Anne Cuneo
Titre: La Tempête des heures
Chez qui ? Campiche, 296 p.

Pendant la Deuxième Guerre, le Schauspielhaus de Zurich a abrité la fine fleur du théâtre allemand. Des comédiens comme Therese Giehse, Maria Becker, des metteurs en scène comme Ernst Ginsberg et Wolfgang Langhoff, victimes de la persécution nazie en tant que juifs et communistes, ou les deux, ont trouvé refuge au sein de ce théâtre, avec l’appui du gouvernement et d’une partie de la population.

Grâce à eux, les représentations ont pu continuer et le Schauspielhaus est devenu la meilleure scène de langue allemande, qualifiée ainsi par Ludmilla Pitoëff: «Un théâtre où se trouvent réunis les équivalents allemands de Louis Jouvet, Jean Gabin, Greta Garbo, Jean Marais, Michel Simon, Clark Gable, Arletty, j’en passe et des plus célèbres. Que des vedettes du haut en bas de l’affiche!»

Excellente idée

Ce bel épisode de l’histoire suisse a été bien documenté par les historiens mais la mémoire publique n’en a pas gardé trace. Anne Cuneo a eu l’excellente idée d’en faire un roman historique, un genre qu’elle a beaucoup pratiqué, chaque réplique véhiculant de l’information. Elle a fouillé les archives, visionné les documents filmés, rencontré les quelques acteurs encore vivants, elle qui avait déjà publié des entretiens avec l’actrice Anne-Marie Blanc (Conversations chez les Blancs, Campiche, 2009) et réalisé un film sur un autre comédien, Ettore Cella.

Petite «souris noyée»

L’héroïne de fiction de La Tempête des heures, Ella Berg, est issue du théâtre yiddish. Tous les siens ont été arrêtés et déportés. Dissimulée dans une armoire, elle a pu s’échapper. Elle arrive à Zurich au début de 1940, petite «souris noyée» après avoir traversé à pied la Pologne et l’Autriche. Un passeport datant d’avant l’Anschluss, sans indication de «race», lui a permis d’entrer en Suisse, mais, au début de 1940, il n’est pas facile d’obtenir un permis de séjour. Ella est à bout de forces, sans ressources, dévastée par le deuil. Son seul point d’ancrage, c’est le nom de Leopold Lindtberg, que son père lui a confié comme un talisman.

Elle arrive dans un théâtre en pleine effervescence. Ce soir-là, c’est la première d’Ondine de Giraudoux. Et surtout, dans quelques semaines, l’équipe doit relever un défi gigantesque: la mise en scène des deux Faust de Goethe. Si le premier Faust ne pose pas de problème majeur de compréhension, un classique dont la trame est connue de tous, Faust II est réputé injouable, ésotérique, inaccessible. Or, le pays est sur le pied de guerre, les hommes en âge de servir sont mobilisés, il n’y a pas d’argent. Et surtout, l’angoisse étreint les réfugiés tout comme les simples citoyens: la progression de l’armée allemande aux frontières de la Suisse, le spectre d’un ralliement de l’Italie au régime de Hitler, la menace d’un accord entre l’URSS et l’Allemagne, tout cela laisse envisager sérieusement une invasion du pays par le voisin du nord. Personne n’a donc vraiment le temps de s’occuper de la petite Ella. Mais c’est une réfugiée en danger de mort et la solidarité joue. On lui trouve un abri, de quoi se nourrir et se vêtir après ces mois d’errance. On la confie à Nathan, un jeune médecin qui profite d’une convalescence pour donner un coup de main au théâtre avant de rejoindre l’armée: il est apparenté à Paul Burkhard, le musicien de la troupe (une figure historique, le compositeur de O mein Papa!). A partir de là, le récit se passe sur deux niveaux: le conte personnel d’Ella et la légende du Schauspielhaus, la montée vers ce Faust II dont les vers obscurs (traduits ici par Anne Cuneo) semblent faire écho à la tragédie qui se déroule alentour.

Du côté d’Ella: il lui faut des papiers, un permis de séjour. Il y a des espions, des délateurs, des partisans du régime hitlérien. Le plus simple serait de contracter un mariage. C’est monnaie courante: «Pour échapper aux nazis, Therese Giehse a épousé un Anglais, écrivain, journaliste à la BBC, un mariage absolument blanc car, si j’ai bien compris, elle ne s’intéresse pas aux hommes, et il ne s’intéresse pas aux femmes. Mathilde Danegger a épousé Walter Lesch parce qu’elle craignait qu’on ne l’expulse, c’est tout juste s’ils se connaissaient, m’a-t-on dit, et maintenant ils s’aiment d’amour.» Or, Nathan a eu un coup de foudre pour la petite Polonaise. Sa famille est prête à l’accueillir, à la cacher. Elle-même est trop épuisée, trop marquée par les épreuves, elle se trouve indigne. Mais les noces auront lieu, en urgence, l’amour naîtra, et bientôt un enfant.

Pendant ce temps, du côté scène, c’est le branle-bas de combat. Le Schauspielhaus est un théâtre de répertoire. Tous les soirs, une autre pièce et dans l’intervalle, des répétitions. Chacun assume plusieurs rôles. Ella est immédiatement réquisitionnée comme aide du grand scénographe Teo Otto, et comme choriste. Sa mémoire blessée lui fait défaut: elle ne peut pas encore jouer, pourtant elle a été Gretchen dans une autre vie. Fébrilement, on recycle costumes et décors. Des comédiens suisses sont mobilisés, il faut les remplacer pas des étudiants.

Dans la ville, la tension monte, on approche de ce terrible 10 mai 1940 où les Suisses se préparent à être envahis. Où se réfugier? Beaucoup partent, mais vers quelle destination? Jouer dans ces conditions a-t-il encore un sens? Oskar Wälterlin, le directeur, libère de leurs obligations ses employés mais tous choisissent de rester et de jouer envers et contre tout. La première sera un triomphe, la Suisse ne sera pas envahie et Ella restera en Suisse.

Goethe

Anne Cuneo a bien rendu l’atmosphère de débrouille et d’urgence qui anime les coulisses. Elle braque la caméra sur deux héros: Wolfgang Langhoff, ancien marin, comédien d’agitprop, enfermé dans un camp en 1934, libéré, exilé en Suisse en 1935, où il publie Les Hommes du marais, un des tout premiers témoignages sur les camps. Il est aussi un des auteurs du célèbre Chant des déportés. Après la guerre, il fondera le Deutsches Theater à Berlin-Est, une figure essentielle, avec Brecht, du renouveau théâtral, le père des metteurs en scène Thomas et Matthias. Il se montre ici passionné, généreux, l’interprète puissant et sobre des vers de Goethe. Teo Otto, le scénariste-vedette qui accepte joyeusement ses difficiles conditions de travail, est aussi dépeint avec chaleur. La grande Therese Giehse, Maria Becker, d’autres vedettes allemandes, passent en silhouettes. Plusieurs de ces réfugiés resteront à Zurich après la guerre, assurant la réputation du Schauspielhaus, créant les pièces de Brecht, de Frisch et de Dürrenmatt.

Reproduire
Texte - +