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genève samedi 25 février 2012

L’immigré qui fait fulminer les frontaliers

Bernard Gruson, directeur général des HUG. (Eddy Mottaz)

Bernard Gruson, directeur général des HUG. (Eddy Mottaz)

Bernard Gruson, directeur général des HUG, veut promouvoir les résidents. Portrait d’un Franco-Belge naturalisé suisse

C’est une petite phrase lâchée dans le cadre d’une séance régulière d’information avec les hauts responsables des Hôpitaux universitaires de Genève (HUG), qui a mis toute la République en émoi. Petite phrase qui s’est répandue comme une traînée de poudre en France voisine, suscitant colère et indignation. Depuis, Bernard Gruson, directeur général des HUG, est sous le feu des projecteurs. Il est accusé de vouloir discriminer les frontaliers et de faire le jeu du MCG à 18 mois des élections cantonales. Les langues se délient, les critiques fusent.

Qu’a-t-il dit exactement? «On a diabolisé des propos qui n’étaient pas destinés à être rendus publics, affirme-t-il. Je n’ai pas dit que je voulais engager prioritairement des résidents aux postes de responsables d’unités de soins, comme l’a rapporté la presse. J’ai parlé de promotions internes. J’ai constaté qu’il y avait un déséquilibre dans ce secteur. Il doit être corrigé, dans la mesure du possible. Par ailleurs, cette déclaration a été faite dans le cadre d’une séance interne, elle n’avait donc aucun but politique.» «Ça sent la fin de règne, riposte un observateur. Il a envie de redorer son image à l’intérieur de l’hôpital, pour ne pas laisser que des mauvais souvenirs derrière lui.»

Franco-Belge d’origine, naturalisé suisse mais ayant conservé la nationalité française, ce fils d’un prisonnier de guerre des nazis qui se décrit comme un pro-européen convaincu est heurté par le fait qu’on puisse lui prêter des sentiments anti-étrangers. «Je suis arrivé en Suisse le 1er avril 1974, muni d’un permis B. Je ne savais pas si j’allais pouvoir rester car, quelques mois plus tard, le peuple suisse allait s’exprimer sur la deuxième initiative Schwarzenbach.» Elle a été refusée, Bernard Gruson s’est installé à Genève.

Marié et père de trois enfants, membre du PDC, il est né le 17 avril 1947 à Bon-Secours en Belgique. «C’est un petit village frontalier. Le chœur de l’église est en France, le reste en Belgique. Je vis avec les problèmes de frontières depuis ma naissance.» L’homme, dont le charisme est reconnu par ses adversaires, a son franc-parler et n’aime pas les tabous. Il assume donc sa volonté de promouvoir à l’avenir des résidents aux postes de responsables d’unités de soins. Actuellement, sur les 165 responsables, 110 sont des frontaliers. Des collaborateurs résidents s’en sont émus. Son but est d’arbitrer les insatisfactions pour maintenir la cohésion sociale au sein de l’entreprise. Cela dans la transparence. «C’est précisément parce qu’on a fait de ces questions naturelles des tabous, au nom du politiquement correct, que les partis populistes s’en sont emparés», dit-il.

Selon diverses sources, il régnerait une mauvaise ambiance aux HUG. Certains frontaliers seraient plus intéressés par l’argent que par leur profession, et fourniraient un travail minimal. «Ils sont moins engagés, dit un ancien médecin. Il m’est arrivé de demander un service à une infirmière frontalière, et de me voir opposer un refus parce que celle-ci terminait son travail un quart d’heure plus tard. On observe une mentalité de fonctionnaire chez certains frontaliers.»

«En période de tension économique, les «vieux démons» ont tendance à ressurgir, dit le directeur. Je ne pense pas qu’il règne une mauvaise ambiance, mais il est certain qu’il faut être vigilant, tout particulièrement dans ce contexte de crise. A mon sens, il faut surtout qu’un certain nombre de questions puissent être débattues ouvertement.»

Est-ce possible? On reproche à Bernard Gruson son autoritarisme, son caractère soupe au lait et des pratiques de «copinage». «Il faut être dans son réseau de loyauté pour obtenir de hauts postes», dit une source qui le côtoie depuis une dizaine d’années. Le député libéral et psychiatre Claude Aubert a critiqué l’année passée le poids prépondérant de la direction de l’hôpital dans les décisions concernant les nominations, alors que celles-ci doivent se faire de concert entre les milieux hospitalier et académique. Un ancien chef de service prend sa défense: «Des trois directeurs que j’ai connus, Bernard Gruson est le meilleur. Il est capable de prendre des décisions.» «Avec lui, les arguments étayés sont indispensables, mais ne suffisent pas. Il marche au rapport de force, et il faut les deux pour discuter et négocier, sinon il vous balade avec mépris», dit Manuela Cattani, responsable du secteur Hôpital du syndicat SIT.

S’il reconnaît volontiers que son style est «directif», Bernard Gruson dit «consulter beaucoup». Quant aux reproches de copinage, il affirme ne pas les comprendre. «Tous les postes internes sont mis au concours selon une procédure prévue par les statuts, les lois et les textes. J’ai effectivement choisi le directeur des RH, il valait mieux que je m’entende bien avec lui. Mais je n’ai pas choisi le directeur médical, ni le directeur des finances, ni celui des soins, ni celui de la logistique. Je n’ai choisi que quelques personnes pour l’encadrement supérieur.»

Il y a aussi eu l’affaire de la nomination du chef du Service de psychiatrie générale. Bernard Gruson aurait favorisé un candidat local, contre l’avis des professeurs d’université. Claude Aubert s’en est ému, mais le directeur des HUG a balayé l’accusation. Sous l’ère Gruson, les profs d’uni ont été «disqualifiés», a également avancé Claude Aubert. Il lui est aussi reproché de n’écouter que les médecins.

Le manque d’effectifs crée des tensions. L’opération Victoria, menée sur trois ans, de 2007 à 2009, a abouti, par la suppression de lits, à l’économie de 350 postes sans licenciement. «Il y a davantage à faire avec moins de moyens, reconnaît le directeur général. Mais cette évolution est inéluctable. Les assurances maladie et l’Etat exercent une pression pour limiter les coûts.» Les syndicats lui reprochent de s’apprêter à faire de nouvelles réductions de postes et de prestations en anticipant les plans d’austérité du Conseil d’Etat. «Son style de direction autoritaire déteint sur l’Hôpital. Les relations de travail sont tendues dans les services de soins et une trop grande flexibilité horaire est exigée», déplore Manuela Cattani.

Bernard Gruson quittera le paquebot HUG en 2013, comme prévu. La procédure de recrutement de son successeur est bien avancée. Une short-list de candidats a été dressée, et le choix aura lieu d’ici à l’automne. Son bilan? Il pense avoir professionnalisé la gestion, et contribué à établir des relations de confiance avec le pouvoir politique et la population. Non élu au Conseil national en 2007, ce passionné de vins – de Genève, de Sicile et de Bordeaux – et d’histoire de l’Empire romain, qui écrit volontiers des haïkus, a-t-il des projets politiques? «Ce n’est pas prévu.»

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