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grande-Bretagne samedi 01 mai 2010

Le melting-pot du Grand National de Liverpool

L’hippodrome est un endroits où les règles sociales du quotidien volent en éclats grâce à une «déshinibition comtrôlée». (Eddy Mottaz)

L’hippodrome est un endroits où les règles sociales du quotidien volent en éclats grâce à une «déshinibition comtrôlée». (Eddy Mottaz)

C’est l’une des courses hippiques les plus cotées du Royaume-Uni avec le Royal Ascot, un événement où les habituelles règles sociales du quotidien s’évanouissent, où l’aristocratie côtoie les classes populaires, où l’on boit aussi bien du champagne que de la bière.

Le melting-pot
du Grand National

Aintree. En temps normal, l’endroit n’est qu’une morne banlieue de Liverpool. A quelques encablures, le quartier de Bootle avait même fait les grands titres de la presse britannique quand, en 1993, deux jeunes de 10 ans avaient torturé puis tué un bébé de 2 ans, James Bulger. Les Liverpudliens portent encore les stigmates de cette tragédie qui les mit, l’espace de quelque temps, au «ban de la civilisation». Le 10 avril dernier, un faisceau de lumière s’est posé sur ce lieu qui s’est soudainement transformé en un creuset de la culture et de la société britanniques, un mélange de raffinement, d’excentricité et de divertissement. Aintree accueille chaque année à la même époque le Grand National: une course hippique mythique connue pour être le plus grand steeple-chase du monde avec ses 7,2 kilomètres et ses haies aussi traîtresses pour les jockeys qu’éprouvantes pour les chevaux. L’événement, unique, est suivi par plus de 70 000 spectateurs et quelque 600 millions de téléspectateurs à travers le monde.

Dans les trains bondés en provenance de Liverpool, le regard est capté par des robes presque estivales qui marient l’extravagance à l’originalité, par des coiffes étonnantes, des lunettes branchées et des talons à aiguilles malmenés. Les hommes portent des costumes si reluisants qu’ils semblent servir pour la première fois. Dans ­l’enceinte d’Aintree, il n’est que 11 heures du matin. La foule ­s’agglutine. Au Red Rum Lawn Champagne Bar, la grave crise économique que traverse la Grande-Bretagne semble être réduite à une invention politico-médiatique. Avec une dizaine d’amis, Camilla Taylor, 30 ans, a choisi le Grand National pour célébrer son hen do, l’enterrement de sa vie de jeune fille. Styliste de mode de Manchester, elle a vêtu un habit de circonstance: une culotte d’équitation, une bombe de cavalière et, plus chic encore, une cravache. Parmi sa dizaine d’amies, des architectes, des chefs de cuisine, des fonctionnaires. Un peu plus loin, un groupe de jeunes hommes en haut-de-forme étanche sa soif avec de la bière locale.

Dans une société qu’on dit très fragmentée, la course hippique apparaît comme un étonnant melting-pot social préservé des réflexes de classe. «Nous côtoyons des gens de toute extraction sociale», confie Simon Summers, directeur général de Delta Group, une société de communication basée à Londres. Cet Anglais de 49 ans a déjà assisté au Royal Ascot, l’autre grand rendez-vous équestre du Royaume-Uni. «Mais je préfère Aintree. Ici, on n’est pas cantonné dans un espace clos. On peut se déplacer, rencontrer des directeurs, salariés, des stars (comme l’épouse de Wayne Rooney) et autres célébrités.» Président du Grand National, lord Daresbury est un homme d’affaires réputé outre-Manche. Il répond à son téléphone cellulaire avec la chaleur qui caractérise les Liverpudliens: «Cette course est gravée dans le cœur et l’Histoire des Britanniques. Sa première édition se tint en 1839.» Pour observer la fresque sociale du Royaume-Uni en direct, l’espace Tattersalls Enclosure est un formidable observatoire. C’est là qu’une centaine de bookmakers ont installé leur guichet. Certains joueurs misent plusieurs dizaines de livres, d’autres une poignée de quid. On y boit du champagne ou de la bière. C’est là aussi qu’on sent le souffle des chevaux qui déboulent dans la dernière ligne droite. Ce carrefour des destins sociaux n’est pas fréquenté par tous. Jim et Angela Howey, 49 et 43 ans, ont préféré louer une loge avec leurs amis pour 20 000 livres (33 000 francs). Victoria Machin (23 ans), réceptionniste dans un cabinet médical, a acheté une robe Dolce & Gabbana aérienne pour ce jour extraordinaire. Son ami John Brougham, 30 ans, expert informatique, a sorti son beau prince-de-galles.

Désinhibition contrôlée

Contrairement à la croyance populaire, les courses hippiques au Royaume-Uni, et Aintree en particulier, ne sont pas réservées aux toffs, aux aristos. Anthropologue et codirectrice du Social Issues Research Centre d’Oxford, Kate Fox s’est intéressée au comportement social des amateurs de courses hippiques. Elle y a constaté un «microclimat social» où se mélangent dans une remarquable harmonie toutes les classes sociales. Les femmes ont droit à une déférence anachronique digne des esprits chevaleresques: ce sont des ladies, des dames dont les tenues vestimentaires confinent à l’exhibitionnisme de bon ou de mauvais goût. Les spectateurs de courses hippiques ont des comportements surprenants. Par contraste avec la vie de tous les jours, ils sont prêts à entamer une conversation avec n’importe qui. Le montant des paris n’est pas un indicateur du statut de chacun. L’hippodrome est un endroit où les règles sociales volent en éclats en raison d’une «désinhibition contrôlée». Le qualificatif est important. Malgré la foule, malgré le champagne et la bière qui coulent à flot, aucune bousculade, aucun acte d’hostilité. Au Grand National, la sociabilité désinhibée des spectateurs est mâtinée d’une douce excentricité britannique qui s’exprime aussi, une fois la nuit tombée, dans les rues de Liverpool. Dans l’hippodrome d’Aintree, tous ne sont pas passionnés par le spectaculaire steeple-chase. Ils ne participent à l’événement que pour «des raisons de pure socialisation», relève Kate Fox. Le fait équestre leur est étranger. Mais il y a aussi les inconditionnels comme Richard qui explique ce qui fait un potentiel vainqueur: le jockey ne doit pas peser plus de 70 kilos et avoir déjà expérimenté les haies. Le cheval ne doit pas être âgé de plus de 8 ans.

Au moment du départ du Grand National, les 40 chevaux achèvent une danse nerveuse, quasi rituelle. Une manière, pour les cavaliers, de contrôler leurs montures ombrageuses. Au coup de feu du starter, un cheval rétif rappelle au jockey et à son propriétaire sapé d’un costume gris qu’il a gardé un côté rebelle. Cette fois-ci, Don’t Push it accomplit une dernière ligne droite époustouflante. Dans l’aire d’arrivée, les palefreniers se précipitent. Musculature saillante, les chevaux dégagent une impression de puissance surnaturelle. La sueur exacerbe la couleur de leur cuir, leurs traits sont tirés. On croirait découvrir des créatures farouches sorties des romans de D. H. Lawrence.

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