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fiat luxe! mercredi 30 novembre 2011

Ce que l’industrie du luxe doit à Calvin

Vue de Genève de Hans Rudolf Manuel Deutsch. (Musée International de la Réforme)

Vue de Genève de Hans Rudolf Manuel Deutsch. (Musée International de la Réforme)

Sous l’influence du fameux réformateur, la ponctualité devient une nouvelle vertu spirituelle à Genève au XVIe siècle et permet l’essor de l’horlogerie. Un art stimulé par l’arrivée des réfugiés huguenots.

Le chrétien devra rendre compte de chaque minute de sa vie devant Dieu. Cette affirmation revenait souvent dans les sermons que Calvin prononçait dans la Genève du XVIe siècle. Ne pas perdre de temps: c’était l’obsession du Réformateur. Pouvait-il se douter que la nouvelle économie du temps qu’il mit en place à Genève allait contribuer à donner naissance à l’une des industries les plus luxueuses et les plus florissantes du canton?

L’austère Calvin n’a certes pas promu le luxe. Son opposition aux «biens superflus» ne fait aucun doute. Mais, comme l’a démontré l’historien genevois Max Engammare1, qui est aussi directeur des éditions Droz, on lui doit l’invention de la ponctualité, qui devient au XVIe siècle une nouvelle vertu spirituelle. Or, que serait la ponctualité sans horloge et sans montre? Les réfugiés huguenots qui affluent à Genève aux XVIe et XVIIe siècles allaient trouver dans la Rome protestante et les idées de Calvin un terrain propice au développement de leurs talents d’orfèvres et d’artisans.

Calvin n’a pas écrit de traité sur le temps, mais dès son retour à Genève en 1541, il va organiser le temps spirituel et social de la ville en inspirant ou en faisant adopter plusieurs ordonnances ecclésiastiques qui précisent notamment les heures et la durée des sermons. La participation au culte devient non seulement obligatoire, mais il est aussi impératif d’arriver à l’heure et de ne pas partir avant la fin du service, sous peine de châtiment. Ce durcissement de la discipline s’accompagne de l’installation d’horloges dans la ville, afin de donner à la population les moyens de respecter les horaires. Les horloges de la tour de Saint-Gervais, du pont de l’Ile, de la tour du Molard et de Saint-Pierre sont situées dans des endroits stratégiques. Nul citoyen n’est censé ignorer l’heure à Genève.

Par ailleurs, dans ses sermons, Calvin utilise très souvent le mot minute, ce qui n’était pas courant à l’époque, et se réfère régulièrement au temps qui passe: «Car en nos corps qu’y a-t-il? Une vie d’une minute.» Dieu veille sur l’homme à chaque minute de sa vie, mais il le surveille également. Il n’y a pas de temps à perdre: le chrétien doit se donner à Dieu sans délai. «Apparaît de manière concomitante une organisation rationnelle de l’horaire articulée sur des pratiques ecclésiales régulières, en somme une spiritualité que l’on pourrait qualifier de temporelle, en contraste avec la spiritualité plutôt spatiale de l’Eglise catholique romaine», remarque Max Engammare dans son ouvrage L’Ordre du temps. L’invention de la ponctualité à Genève.

Une immigration de qualité

L’historien observe que l’organisation rationnelle du temps ecclésial n’est pas une invention de la Réforme. En effet, un horaire rigoureux règle le temps des couvents et des monastères avant le XVIe siècle, mais il ne s’applique qu’à un petit groupe de personnes vivant en clôture. La spécificité du temps réformé réside dans une systématisation du découpage des heures pour les laïcs et à l’échelle d’une cité, selon Max Engammare.

L’horlogerie ne prend son essor qu’après les Refuges des XVIe et XVIIe siècles. Les réfugiés huguenots commencent à affluer à Genève à partir de 1540. L’immigration s’accélère après les massacres de la Saint-Barthélemy en 1572. Le Second Refuge est lié à la révocation de l’Edit de Nantes en 1685. Comme le remarque Liliane ­Mottu-Weber, coautrice d’un ouvrage2 sur l’économie genevoise des XVIe, XVIIe et XVIIIe siècles, «plus que leur nombre, c’est finalement la qualité des réfugiés qui confère aux Refuges des XVIe et XVIIe siècles l’importance qu’ils ont eue pour le développement économique de la cité». L’activité artisanale se développe massivement durant la seconde partie du XVIe siècle. Au Moyen Age, Genève comptait déjà un certain nombre d’orfèvres réputés. Cet art fut stimulé par l’arrivée des réfugiés français, flamands et italiens. En proscrivant le luxe et l’apparat, la Réforme encouragea les orfèvres à se reconvertir dans l’horlogerie ou à exporter leur marchandise.

Paradoxalement, les ordonnances somptuaires, qui visent à limiter les dépenses des ménages, sont à l’origine du développement de l’industrie du luxe à Genève. Comme le constate Liliane Mottu-Weber, «dans la mesure où les ordonnances somptuaires édictées à Genève dès 1558 jugulaient la demande locale en limitant le port des bijoux à quelques «crochets d’argent pour l’usage des manteaux» et autres parures sobres et modestes, les orfèvres et les horlogers travaillèrent dès le début surtout pour l’exportation». «En même temps que des livres, des velours, des passements et des draperies, Genève envoyait donc ses montres et ses bijoux aux grandes foires de France, d’Italie, d’Allemagne ou de Suisse», poursuit l’historienne.

Le succès de la Fabrique

Dès la fin du XVIe siècle, une petite colonie de marchands horlogers genevois s’établit à Constantinople, où elle prospérera durant plusieurs siècles. Les marchands horlogers genevois commerçaient avec les Turcs, les Arméniens, les Grecs d’Asie mineure, et même avec la cour de Perse. Durant le XVIIe et une bonne partie du XVIIIe siècle, l’horlogerie genevoise domina le marché européen. Les produits de la Fabrique sont connus non seulement dans toute l’Europe, mais également aux Indes, en Chine, au Japon, en Amérique du Sud et aux Etats-Unis. La spécialisation s’accroît dans le secteur de l’horlogerie. En 1601, les ordonnances horlogères fixent les règles du métier et établissent une distinction entre les maîtres marchands horlogers et les simples artisans. Vers la fin du XVIIIe siècle, l’industrie horlogère comprend une quarantaine de métiers différents. La Fabrique genevoise resta sans concurrence jusqu’au XVIIIe siècle, moment où la manufacture neuchâteloise se développe de manière spectaculaire et commence à conquérir les marchés anglais, français et allemand. Ce succès des Montagnes neuchâteloises marque le déclin de la Fabrique à la fin du XVIIIe siècle.

Une ville ambivalente

Les produits de l’industrie horlogère sont à cette époque des objets de luxe, accessibles seulement à une clientèle aisée, urbaine ou vivant dans la proximité des princes. C’est aussi le cas des soieries. De 1550 jusqu’à la fin du XVIIe siècle, le textile joua un rôle prépondérant dans l’histoire manufacturière de Genève. Au XVe siècle, les foires de Genève avaient perdu de leur éclat suite à la décision de Louis XI d’avantager celles de Lyon. Par ailleurs, la ville avait aussi perdu sa fonction de place financière internationale. Au début du XVIe siècle, et durant tout son premier tiers, Genève n’en mène pas large sur le plan économique. Les autorités mettent en place des structures de production pour fournir des emplois à la main-d’œuvre. C’est à partir de ce moment que la soierie et la draperie prennent leur essor. Tout comme l’horlogerie, le travail de la soierie et la fabrication du velours furent directement liés à l’arrivée des réfugiés venus d’abord de Lyon, Blois, Orléans, Troyes, Tours et Avignon, puis de Milan, Gênes, Lucques et Crémone.

La logique capitaliste qui se développe à Genève aux XVIIe et XVIIIe siècles procède sans ­conteste du «fait huguenot». Il n’y a pas de capitalisme sans réseau, et le réseau de la religion lui a ouvert d’infinies possibilités, rappelle l’historienne Béatrice Veyrassat, qui a contribué à l’ouvrage sur l’économie genevoise des XVIe, XVIIe et XVIIIe siècles. Exilés, les réfugiés cultivent le contact avec leurs coreligionnaires restés en France. L’internationale huguenote quadrille tout le champ des affaires, et cela dans toute l’Europe. Elle doit son efficacité à la solidarité des intérêts religieux, matériels et moraux de ses membres. Elle contribue ainsi à l’essor d’un capitalisme cosmopolite.

Malgré le calvinisme et la Réforme, Genève est restée une ville ambivalente. Dès le début du XVIIe siècle, l’héritage de Calvin se fissure, remarque l’historienne Corinne Walker dans l’ouvrage Post Tenebras Luxe3 auquel elle a contribué. A la fin du XVIe siècle, le pouvoir se concentre entre les mains d’une nouvelle aristocratie qui accumule les richesses. Le marchand banquier Francesco Turrettini affiche sa fortune en faisant construire un palazzo à l’italienne entre 1617 et 1620. L’identité genevoise sera sans cesse tiraillée entre austérité religieuse et attrait pour le luxe. Voltaire remarque que «malgré les lois somptuaires, le luxe de la table, des ameublements et des équipages égale au moins celui de Lyon». Les carrosses, l’art de la table, le mobilier et la décoration des intérieurs sont objets de convoitises. Les magistrats commis à la Chambre de la Réformation, chargés de veiller au respect des lois somptuaires, se préoccupent davantage de dénoncer les citoyens modestes portant quelque vêtement interdit plutôt que de s’intéresser aux riches intérieurs de l’aristocratie, qui apprécie les miroirs, les tableaux munis de cadres dorés, l’argenterie, la porcelaine, les beaux meubles, etc.

Mais le luxe s’affiche de plus en plus à l’extérieur, notamment par la possession de carrosses, comme le montrent les ordonnances somptuaires qui cherchent à réprimer l’éclat des équipages. Les déplacements en voitures sont autorisés uniquement pour se rendre à la campagne, et interdits en ville. Les grandes familles n’ont cure de ce règlement et circulent dans la cité comme bon leur semble. Comme le constate Corinne Walker, la législation somptuaire est «bien plus un instrument d’affirmation de l’oligarchie au pouvoir qu’un frein aux dépenses des familles en vue de la République». La manifestation de la richesse «obéit à une nécessité politique et sociale», et «si le luxe est sans cesse dénoncé sous l’Ancien Régime, c’est d’abord en raison de la diffusion des objets et des usages, vécue comme une véritable menace pour l’ordre social qui se posera avec d’autant plus d’acuité au XVIIIe siècle, lorsque la bourgeoisie, de plus en plus nombreuse et prospère, acquerra les moyens de se lancer dans la course à l’imitation». Les exhortations des pasteurs à davantage de retenue et de simplicité cessent peu à peu de produire leur effet dans un monde «où la culture matérielle s’impose de plus en plus clairement comme une valeur», remarque Corinne Walker.

1. Max Engammare, L’Ordre du temps. L’invention de la ponctualité au XVIe siècle,

Librairie Droz S.A., 2004, 264 p.

2. Anne-Marie Piuz et Liliane Mottu-Weber,L’Economie genevoise de la Réforme à la fin de l’Ancien Régime, XVIe-XVIIIe siècles, Georg Editeur, 1990, 668 p.

3. Dir. Antonella Bernardi, Post Tenebras Luxe, Labor & Fides, 2009, 144 p.

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