Texte - +
Imprimer
Finance mercredi 20 février 2008

Julius Bär fait fermer un site internet américain

François Pilet

Censuré en Chine depuis des années, le site Wikileaks.org vient d'être déconnecté à la demande d'une banque suisse, Julius Bär. Ce site créé par des journalistes et des activistes libertaires américains permet aux whistleblowers - dits «lanceurs d'alerte» en bon français - de publier anonymement des documents compromettants. Depuis sa création en 2006, Wikileaks a vu juste plusieurs fois, en publiant par exemple un rapport secret sur les activités de blanchiment de l'ex-président kenyan Arap Moi ou sur les techniques de torture en vogue à Guantanamo. Le site a été menacé de fermeture à de très nombreuses reprises.

88.80.13.160

Julius Bär vient d'y parvenir, en partie. En portant l'affaire devant une cour de Californie vendredi dernier, la banque a obtenu que la société californienne Dynabot efface l'adresse Wikileaks.org de ses registres DNS. Ceux-ci font le lien entre le nom de domaine (http://www.wikileaks.org) et l'adresse IP du serveur qui héberge le site, sous le code 88.80.13.160. Le contenu du site n'a donc pas été effacé et reste accessible via cette adresse. Cette décision de la cour fait grand bruit depuis sur les blogs et dans la presse aux Etats-Unis, où de nombreuses voix dénoncent une entorse au premier amendement de la Constitution qui garantit la liberté d'expression.

Julius Bär reproche aux responsables du site d'avoir publié des documents sur une affaire de blanchiment qui aurait impliqué la banque aux îles Cayman en 2002 et 2003. Une partie de ces documents avait été transmise aux autorités fiscales américaines ainsi qu'à la presse en 2005. A l'époque, le magazine alémanique Cash avait obtenu une copie de ses informations, sans les publier. Le Wall Street Journal s'en était aussi fait l'écho, estimant que cette affaire causait un tort immense à la banque «qui s'enorgueillit de sa discrétion».

Pour retrouver la source de cette fuite, la banque avait procédé à des perquisitions au domicile de ses employés sur place, avant de les faire passer au détecteur de mensonge. L'un d'entre eux s'était porté pâle, ce qui avait éveillé des soupçons. Rudolf Elmer, alors vice-président de la filiale des îles Cayman, avait été désigné comme le coupable et licencié, malgré ses dénégations. Selon Rudolf Elmer, le responsable des ressources humaines de la banque lui aurait alors conseillé d'aller «faire de la plongée, et de descendre très, très profond». L'ex-employé explique que les pressions ont alors commencé sous la forme de coups de fil nocturnes à son domicile, et ce avant même son retour en Suisse avec sa famille. A ce jour, l'enquête pénale conduite en Suisse pour «vol de données» est encore ouverte.

Ces deux dernières semaines, d'autres documents sont apparus sur Wikileaks faisant part de pressions que Julius Bär aurait exercées sur son ancien employé pour le contraindre au silence.

Vendredi dernier, Daniel Schmitt, un des responsables de Wikileaks, a publié un article dans lequel il résume les accusations portées par Rudolf Elmer.

Selon ses dires, la banque aurait engagé des enquêteurs privés d'une société zurichoise pour le faire suivre, lui et sa famille. Toujours selon l'ancien employé, sa fille de 6 ans aurait été suivie sur le chemin de l'école et sa maison surveillée de façon «plus ou moins permanente». Deux enquêteurs privés auraient également pris en chasse la voiture de la femme de Rudolf Elmer, alors accompagnée de sa fille, sur une autoroute à Schwyz, ce que confirme un rapport de police. La banque lui aurait ensuite proposé la somme de 500000 francs en échange de son silence.

Plainte rejetée

L'ensemble de ces faits ont été dénoncés par Rudolf Elmer dans une plainte contre la banque. Wikileaks publie la décision du procureur de Zurich, datée du 11 décembre 2007, dans laquelle ce dernier refuse d'entrer en matière sur les menaces et sur la tentative de corruption, qui en droit suisse ne peut être retenue que contre des fonctionnaires.

Interrogé hier, un porte-parole de Julius Bär affirme que les documents publiés par Wikileaks sont des faux. La banque se refuse à tout commentaire sur le reste du dossier.

Texte - +