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portrait lundi 06 février 2012

Elizabeth Regina, la maîtresse du temps

Marc Roche Londres Le Monde

Le temps passe, mais la reine n’a jamais abandonné sa couleur favorite, le jaune, qu’elle portait encore le 29 avril dernier, lors du mariage du prince William avec Kate Middleton. (Martin Meissner/AP/Keystone)

Le temps passe, mais la reine n’a jamais abandonné sa couleur favorite, le jaune, qu’elle portait encore le 29 avril dernier, lors du mariage du prince William avec Kate Middleton. (Martin Meissner/AP/Keystone)

En ce 6 février 2012, cela fait soixante ans qu’Elisabeth II règne, de manière immuable, sur un univers aux règles ultracodées. Elle sait jauger les hommes, sans illusions ni indulgence excessive. «Le Monde» a pu avoir accès à ces coulisses très secrètes

Jaunes, les murs de la petite pièce à la moquette élimée, décorée de trois peintures représentant une bataille. Jaune, le tailleur de la maîtresse des lieux. Le temps passe, mais la reine n’a jamais abandonné sa couleur favorite. Le Daily Telegraph et le Times, autres institutions, traînent sur une petite table, voisins habituels d’un Hurricane de la Royal Air Force, dont le modèle réduit rappelle les heures glorieuses de la Seconde Guerre mondiale. Loin de la grandeur pompeuse de Buckingham Palace, le petit salon des visiteurs de la résidence officielle londonienne de Sa Majesté dégage une intimité sympathique de cottage anglais.

Un couloir sombre qui sent le renfermé, puis un autre, et un autre encore, mènent aux bureaux des conseillers, dont le mobilier démodé et les lustres ternes renforcent cette atmosphère de vétusté. Quant à Elisabeth II, qui voit passer les êtres et les choses dans un bureau décoré de murs vert menthe et or du premier étage, elle travaille assise au même secrétaire Chippendale depuis 1945.

Derrière cette façade surannée est solidement implantée une vraie cour, dont la souveraine, qui célèbre ce 6 février le soixantième anniversaire de son accession au trône, a édicté elle-même l’ordonnancement et les règles.

La puissance de l’ombre

Dans l’imaginaire français, qui dit cour dit petits marquis et vrais aristocrates, intrigues, jalousies et rancœurs. Buckingham Palace est à des années-lumière de Versailles. Le courtisan est incarné par une sorte d’éternel commis de l’Etat à l’anglaise, affable, discret, qui détient la vraie puissance, celle de l’ombre. L’entourage de la reine, cette rurale dans l’âme, est exclusivement constitué de nobles de la campagne. Ni accolade ni poignée de main, cette femme timide et introvertie garde toujours ses distances.

Plutôt «coincée», comme sa mère écossaise et sa grand-mère allemande, Elisabeth II a toujours eu en horreur l’univers libertin dans lequel vivait sa sœur, la princesse Margaret. La dynastie Windsor ne sécrète pas l’esprit voltairien, la raillerie, les pamphlets moqueurs. Et le mouvement républicain n’a jamais percé, même aux pires heures de la disparition de Diana, en 1997.

Maîtresse du temps, le monarque a imprimé son sceau sur les rouages de la maison royale. «La reine attache un soin jaloux aux nominations au sommet de son administration qui sont de son seul ressort, ce qui lui permet de faire ou de défaire les carrières et de forger les fidélités», explique l’un des «buckinghamologues» avertis qui parlent tous sous couvert d’anonymat.

Si la couronne est lourde, le dévouement de la reine à sa tâche reste inébranlable, malgré ses 85 ans. Enfermées dans les fameuses «boîtes» contenues dans une valise de cuir pourpre marquée «ER» (Elizabeth Regina), dont elle est la seule à posséder la clé, les informations qui doivent être portées à sa connaissance lui sont envoyées chaque jour, à l’exception de Noël et du lundi de Pâques. Cette personnalité très organisée dans le travail lit rapidement les documents officiels et confidentiels, les annote dûment de son écriture ronde.

Totalement dépourvue d’ego

A l’inverse de la présidence française, Elisabeth II n’a jamais imposé un «style» particulier sur le fonctionnement du palais. «Elle est totalement dépourvue d’ego. Elle est consciente qu’elle n’a aucun mérite à être là, c’est dû au hasard de la naissance et des circonstances, souligne un ancien membre de son état-major rapproché. C’est une patronne non directive qui a une confiance totale en ses subordonnés. Si elle pense qu’une décision est mauvaise, elle vous le dira mais sans préconiser de solution.» A l’écouter, la reine a toute la vie devant elle et ne fait évoluer les choses qu’avec lenteur. «Pour un haut fonctionnaire, c’est le rêve. Face à cette personnalité constante, pondérée, très attentive, vous savez toujours exactement à quoi vous attendre.» Ses collaborateurs ont appris à interpréter le code. Un «Etes-vous sûr?» signifie un refus définitif. Un «En quoi cela peut-il aider?» veut dire que l’idée est jugée saugrenue.

Paradoxalement, malgré son existence ouatée et la cloche de verre qui recouvre sa vie quotidienne, fruit de l’expérience de six décennies, Elisabeth II jauge bien les hommes, sans illusions ni indulgence excessive. «Il faut gagner sa confiance. Vous lui expliquez le problème, la solution, et elle décide sans manifester trop d’exigences. Mais elle déteste par-dessus tout les mauvaises surprises», rapporte un ex-cadre du staff qui rend hommage à son excellente mémoire et à son esprit logique. Tous louent sa ponctualité, sa courtoisie, son sens de l’écoute et sa disponibilité. L’a-t-on jamais entendue se mettre en colère? Un silence ambigu tout au plus, pour indiquer à un interlocuteur qui s’éternise le déplaisir royal.

Les six pivots du palais

Dans ce royaume où la stratification sociale demeure plus forte qu’ailleurs, la hiérarchie est relativement plate. Sous l’autorité de Lord Chamberlain, l’administrateur général de la maison royale, équivalent du président non exécutif d’une société, les engrenages du palais tournent autour de six pivots: le secrétaire particulier, le maître de la maison du souverain qui est responsable de l’intendance, le chef du cérémonial, le grand écuyer supervisant les transports, le trésorier de la cassette royale et le conservateur de la collection royale.

Il s’agit d’une sorte de chevalerie qui lui est totalement dévouée. Généralement, en raison du long apprentissage que nécessite ce type de tâches, le premier adjoint succède au titulaire après avoir gravi lentement tous les échelons. On ne se pousse pas du col. La cour, où le travail en commun est la norme, ne s’accommode guère des batailles de pouvoir ou de territoire. Dans les mémos, obligatoirement courts, le «nous» est de rigueur, le «je», prohibé. Il faut être impeccable jusqu’au bout des ongles. Barbus et moustachus s’abstenir. Her Majesty a horreur de la pilosité.

Le mécano de la monarchie

Dans ce premier cercle, le secrétaire particulier, sorte de mécanicien en chef de la monarchie, joue un rôle capital. Il a l’accès le plus direct à Elisabeth II. Son champ d’intervention est large: intermédiaire entre le monarque et son premier ministre, la police, les forces armées, le Commonwealth et l’Eglise d’Angleterre; tenue de l’agenda; responsabilité de la communication, des voyages, des archives et de la rédaction des discours, avec l’aide des ministères concernés. C’est un peu comme si l’on conjuguait en un seul poste à l’Elysée le secrétaire général, le directeur et le chef de cabinet, les responsables du protocole, de la cellule diplomatique et du service de presse. L’impétrant doit savoir aller à l’essentiel, et surtout donner à la reine le meilleur conseil, si déplaisant soit-il, sans jamais lui manquer de respect. C’est pourquoi, pour ce poste, elle a toujours préféré les diplomates – à l’instar de l’actuel titulaire, Christopher Geidt, en fonction depuis 2007.

Le deuxième pôle de pouvoir comprend les dames de compagnie, 12 au total, au pedigree impeccable et dotées de manières qui ne s’apprennent pas dans un manuel de savoir-vivre. Adepte de la continuité en toutes choses, la reine les a toujours personnellement choisies dans les rangs de l’aristocratie, et plus récemment de la haute bourgeoisie, habituée aux rigueurs du protocole. Les élues sont empressées à devancer ses pensées, ses désirs ou ses volontés. La tâche n’est pas rémunérée, mais donne droit à une petite note de frais.

Les «indics»

Le troisième pilier sont les opérationnels qui font tourner la machine Windsor – secrétaires, femmes de chambre, huissiers, valets, artisans, policiers ou gardes royaux. Le salaire est maigre, mais le prestige de l’employeur vaut bien des sacrifices. Aux yeux des employés et des ouvriers, généralement recrutés par petites annonces, travailler au palais, c’est servir la reine, donc son pays. Taillables et corvéables à merci, les valets, nourris et blanchis, ont un statut particulier. Ils servent non seulement d’huissiers, de coursiers ou de serveurs, mais aussi d’«indics» à la reine sur ce qui se passe dans l’administration royale, voire dans sa propre famille.

Restent les membres de la famille royale, «La Firme», comme George VI, le père de l’actuelle souveraine, avait surnommé le clan Windsor. Au monarque les grandes affaires, à sa progéniture un domaine de compétences particulier. La reine exerce son magistère un peu comme un entraîneur de football qui doit renouveler ses effectifs, dans son cas, à l’occasion de mariages ou de décès.

Observons-la corrigeant de sa propre main les plans de table d’un banquet royal. Très attachée aux signes du pouvoir, elle a un souci méticuleux de l’étiquette. Elle est imbattable sur le protocole. La royauté a ses symboles et ses attributs, auxquels il n’est pas permis de toucher quand il s’agit de déployer son faste.

Surtout, rien au hasard

Ainsi, chaque position de la relève de la garde au son des cuivres et des tambours, pour le plus grand plaisir des touristes agglutinés aux grilles de Buckingham Palace, est-elle indiquée une fois pour toutes dans un guide rarement remis à jour. Tout est réglé comme un mécanisme d’horlogerie depuis la nuit des temps en vertu d’un principe simple: «On a toujours fait comme cela.» Andrew Ford, le militaire tout-puissant mais modeste, chargé des manifestations royales, insiste: «Le cérémonial reflète les qualités de la nation, précision, discipline, gravité, formalité, charme et décence. Rien ne doit être laissé au hasard.»

A l’heure de l’austérité draconienne frappant les sujets, il faudra en tout cas du doigté à l’ancien commandant des gardes gallois pour orchestrer les cérémonies marquant le jubilé, du 2 au 5 juin. Le coût des festivités pour le contribuable a été réduit au minimum. La philosophie du grand argentier de la cour, Alan Reid, est claire: «Il n’est pas question de monarchie bon marché, mais d’un bon rapport qualité-prix.» Responsable de la dotation de l’Etat et des biens royaux non aliénables, cet ancien expert-comptable au bureau modeste dépourvu de porte calfeutrée joint le geste à la parole en nous servant lui-même le thé qu’il verse d’une Thermos.

Son regard de batracien

«Je suis conventionnelle», se plaît à répéter Elisabeth II. Conventionnelle et fière de l’être, pourraient ajouter ses critiques. A les croire, c’est une souveraine stricte, conservatrice dans l’âme, qui subit les changements au lieu de les anticiper. Pourquoi changer ce qui fonctionne bien? Tel pourrait être son leitmotiv. Elle vénère les usages établis et considère que toute innovation dérange le système existant. «Il s’agit d’une personnalité complètement passéiste qui n’aime pas prendre des risques», regrette un ex-courtisan iconoclaste, qui reproche à la souveraine son incapacité à exprimer ses émotions. «Lorsque la reine s’adresse à vous, vous avez l’impression d’être invisible, de ne pas exister. Un regard de batracien.»

Autre point noir de ce règne, malgré les progrès de la méritocratie, la culture du palais reste entachée de sexisme. La reine préfère travailler avec des hommes. Certains voient là l’effet d’une adolescence passée en compagnie du sexe fort. L’enfance d’Elisabeth a été rythmée par les goûters offerts par sa mère aux militaires, particulièrement les aviateurs américains, néo-zélandais, canadiens et australiens, par les réceptions données aux étudiants d’Eton, par les visites aux régiments royaux. A l’exception des dames de compagnie, son environnement reste quasi totalement masculin – conseillers, politiciens, soldats, ecclésiastiques ou éleveurs de chevaux. Elle pense comme un homme et déteste les conversations «de femmes». A ce jour, deux femmes seulement occupent une fonction importante dans l’administration royale, l’un des quatre adjoints du secrétaire particulier et la directrice de la communication. Colonel en chef d’une vingtaine de régiments, la reine n’a jamais eu d’écuyère.

Prime à la loyauté

Les minorités ethniques au sein de la maison royale sont également mal représentées. «Buckingham Palace reste un monde hiérarchisé, peu sensible au politiquement correct et à la diversité culturelle, regrette Colleen Harris, ancienne porte-parole du prince Charles, d’origine antillaise. La prime à la loyauté et à l’ancienneté, l’habitude, la peur de l’inconnu et la hantise de la presse favorisent le statu quo.» Démonstration des propos de Colleen Harris, les célèbres grenadiers de la garde de la reine. Longtemps hostile, malgré une campagne musclée du prince de Galles, au recrutement de militaires noirs, ce régiment vieux de plus de trois siècles a accueilli son premier officier de couleur il y a seulement cinq ans. Et encore, c’était le fils d’un chef coutumier nigérian, diplômé de la très prestigieuse école privée de Harrow et de l’académie militaire de Sandhurst, où il avait été formé aux côtés du prince William.

Certes, la reine ne peut être soupçonnée de racisme. Il n’en demeure pas moins que dans ses discours de Noël, qu’elle écrit seule, sans contreseing ministériel, le chef de l’Etat n’a jamais évoqué la nécessité de lutter contre la xénophobie. C’est pourquoi, aux yeux de la majorité des immigrés de couleur, la royauté est associée au vieil ordre impérial blanc.

Sa gracieuse considération

Dans l’imagerie populaire, l’accession au trône d’Elisabeth II marque une cassure entre deux mondes. L’ancien, représenté par le défunt George VI, et le nouveau, symbolisé par une souveraine de 25 ans, épaulée d’un beau prince consort. Effet d’image. Car, dans la réalité, comme l’indique l’historien David Cannadine, Elisabeth II s’est appuyée sur les mêmes piliers traditionnels que son père: le palais, l’armée, l’Eglise et la haute noblesse. Si leur pouvoir s’est fortement réduit, ces institutions constituent toujours un relais important de l’influence royale. Par ailleurs, elle dispose de ses réseaux, un maillage d’organisations et d’individus dont les fidélités éparses se sont sédimentées au fil des ans. Le lobby royal, toutefois, n’est pas composé d’obligés qui réclameront leur dû au moment voulu. La reine obtient son appui sans rien donner en échange… si ce n’est sa gracieuse considération.

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