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revue de presse mardi 07 février 2012

Alberto Contador, «la vérité très rarement pure et jamais simple»

Alberto Contador s’exprimera enfin ce mardi soir. (Joël Saget/AFP)

Alberto Contador s’exprimera enfin ce mardi soir. (Joël Saget/AFP)

Grosse colère en Espagne après une mesure jugée injustifiée et excessive. Mais pour beaucoup, le cyclisme professionnel, qui a ses champions et ses imposteurs, a vraiment besoin d’être moralisé

«L’honneur de la filière bovine espagnole est sauf. Alberto Contador, 29 ans, n’a pas été contaminé par un steak vérolé», ironise Libération, qui parle d’une «sanction saignante»: l’Espagnol, reconnu coupable de dopage, a perdu le Tour de France 2010 et, d’ores et déjà, le Tour 2012, après la sanction prononcée hier par le Tribunal arbitral du sport (TAS), qui l’a suspendu pour deux ans. Il ne pourra reprendre la compétition avant le 6 août 2012. Le TAS, qui a appliqué le règlement dans toute sa sévérité, n’a pas suivi le cycliste qui plaidait la contamination alimentaire pour expliquer les 50 picogrammes (50 fois 10 puissance moins 12 gramme, donc pas grand-chose, hein!) de clenbutérol décelés dans ses urines lors d’un contrôle antidopage effectué le 21 juillet 2010. Traduction mathématique amusante de la Gazzetta dello sport: «0,00000000005 gramme».

Contador voit également ses succès de la saison 2011 annulés par la décision du TAS, principalement le Giro, qu’il avait archi-dominé en mai dernier. Du coup, As répercute, très factuellement, la manière dont différents journaux du monde ont traité la nouvelle. Le quotidien se range à la décision du TAS: «Cela nous chagrine, mais c’est ainsi. Contador avait bien du clenbutérol dans son organisme et cela doit être sanctionné. Ce que le coureur soutient, il ne peut le démontrer, parce que si cette preuve a existé, il l’a mangée. Dura lex, sed lex.»

Son confrère Marca traite El «caso Contador» de manière plus approfondie, en multipliant les réactions face à cette sanction qui «mérite de rentrer dans une anthologie de l’absurdité. […] Elle porte atteinte à des aspects aussi élémentaires que la présomption d’innocence et, évidemment, réduit à néant toute la crédibilité de ceux qui auraient la responsabilité de se battre pour un sport propre», écrit-il, oubliant au passage que le règlement du Code mondial antidopage stipule qu’en cas de dopage, il revient au sportif de prouver son innocence. «Le TAS perd la raison», titre ainsi le journal dont 84% de ses lecteurs pensent que la décision est injuste – contre un taux de 19% dans L’Equipe, aïe.

El Mundo, lui, est à peine plus modéré: «Une sentence sans queue ni tête, une sanction disproportionnée», explique le journal. Tandis qu’El País déplore la cacophonie en matière de loi antidopage étalée au grand jour par cette affaire: «Le cas Contador montre une sensation de chaos et d’arbitraire qui bat en brèche la moindre prétention de sérieux. A partir des mêmes faits, un organisme choisit l’acquittement [la fédération espagnole] là où un autre sanctionne avec la plus grande sévérité», regrette le journal. Et de conclure: «La sanction et les réactions qui y font suite démontrent qu’en Espagne, il y a encore un jugement plus tolérant sur le dopage qu’à l’étranger.»

L’Agence France-Presse fait aussi état d’une grosse colère sur les réseaux sociaux, où la grande majorité des commentaires en espagnol «vont de l’élan de sympathie envers le coureur à la critique virulente de la décision du tribunal». «Tout ce qu’ils font à Contador, c’est parce que les Français ne supportent pas le succès des sportifs espagnols», affirme comme de nombreux autres un certain antellSE sur le groupe Facebook En Apoyo Alberto Contador. «Je sais que tu es innocent et je n’ai pas besoin du TAS pour le démontrer. Tu es et resteras mon héros», assure un autre.

Solidaire, le joueur du Barça Andres Iniesta lance sur Twitter: «Courage, Contador, moi aussi je suis avec toi.» Tout comme le vainqueur du Tour de France 2006, Oscar Pereiro, qui lâche: «Deux ans de suspension et la décision précise que le dopage n’est pas prouvé. Et alors? Quelle bande de fils de…», écrit-il, qualifiant ce jugement de «honte». Selon lui, «ce qui est vraiment pourri dans le cyclisme, ce sont ses dirigeants, qui se retrouvent millionnaires grâce à notre sueur et nos efforts».

Est-ce cela que Le Matin appelle, dans son éditorial du jour, «la prise en otage du milieu grâce auquel il avait acquis une reconnaissance internationale»? Peut-être, mais le quotidien lausannois pense que, de toute manière, «Contador a franchi la barrière qui sépare les champions des imposteurs», qu’«à cause lui, et d’autres avant lui, quand nous serons témoins de performances extraordinaires, nous serons confrontés au doute». Oserait-on dire: bien d’autres avant lui, amis du sport?

«La vérité pure et simple est très rarement pure et jamais simple», répond son confrère 24 heures, qui se réfère donc à Oscar Wilde pour rappeler «que le soupçon est devenu généralisé en cyclisme et, corollaire, qu’il n’y a plus de héros mythiques». On le sait trop bien, et il ne nous reste que les yeux pour pleurer sachant qu’«il y a un avant et un après-Festina». Oui, «la saison cycliste est à peine terminée que déjà revient sur le devant de la scène son éternelle problématique, celle du dopage», déplore le quotidien sportif allemand Der Kicker.

«Cherchez l’erreur», commente pour sa part La Liberté, pour laquelle «la décision est courageuse – on ne condamne pas tous les jours un millionnaire dans le monde (sportif) actuel». Mais «les réactions du milieu cycliste sont pour le moins consternantes, pour ne pas écrire choquantes», à l’instar d’Eddy Merckx, qui regrette «une punition excessive» et pense que «c’est comme si on voulait tuer le vélo»: «Je suis dégoûté», dit-il. Le journal fribourgeois, ainsi, «croit halluciner. Comment peut-on vouloir combattre le dopage et s’apitoyer pareillement sur le sort du condamné? Contador est un tricheur. Il mérite sa punition. Les seuls regrets que l’on peut avoir concernent la lenteur de la justice et la légèreté de la sanction. Si l’on n’échappe malheureusement pas à la première, la deuxième doit être nettement plus dissuasive. Deux ans de suspension, ce n’est pas cher payé.»

«Putain, deux ans!» s’exclame pour sa part, avec des mots assez clairs, L’Equipe. Journal aux yeux duquel «au bout de cette interminable attente, il y a […] cette décision aussi implacable que les preuves restent impalpables mais qui dit la détermination des instances internationales et retentit comme une abolition des privilèges». En Espagne, elle «a occupé une place de choix dans les journaux télévisés, ainsi que dans les bulletins d’information et les nombreux programmes sportifs que diffusent les radios. Presque partout, le même ton et les mêmes mots: surprise, injustice, soutien».

Et la palme reviendra ce mardi à l’incorrigible Nouvel Observateur, qui dit avoir «(presque) intercepté la lettre envoyée par Lance Armstrong à Alberto Contador après l’annonce de l’annulation de sa victoire au Tour de France 2010». Que lui dit-il alors? «Dear Alberto, J’ai appris pour ta suspension, la perte de ton Tour de France, du Tour d’Italie, etc. Tu m’excuseras, mais je me suis marré. T’avoueras que ça ne manque pas de sel. Vendredi, la justice américaine me laisse tranquille et trois jours plus tard, tu prends deux ans! Tu as beaucoup à apprendre, Alberto.»

Et de poursuivre, la morgue au bout de la plume: «Ce n’est pas qu’une question de malchance. J’ai contre moi plusieurs contrôles positifs, des tas de témoignages, et tu vois, je n’ai jamais été suspendu. On ne m’a pas retiré UN seul Tour de France, UNE seule course, UNE seule médaille. Chez moi, je suis un héros. Toi? Un contrôle positif pour un produit bas de gamme, qu’aucun autre laboratoire n’aurait détecté, et tu prends deux ans. Tu t’es forcément trompé quelque part. […] T’as merdé à un moment, que tu aies pris du clenbutérol – mais pourquoi, franchement, avec les merveilles qu’on a de nos jours! – ou non. Tu le sais sans doute comme moi: pour passer entre les mailles du filet, il faut de la rigueur, du professionnalisme et un grand sens de la mesure. Comme à l’entraînement.

»Si tu te fais piquer – désolé pour le terme – rien n’est perdu. […] Nie. Nie tout ce que tu peux. Nie partout, nie toujours. Même l’évidence. […] Dénigre. Dénigre tous ceux qui t’accusent. […] Menace. Poursuis en justice. Demande des excuses. Harcèle ceux qui parlent ou pourraient le faire. Communique, fais-toi des amis. Bien placés, si tu peux. J’ai vu que Zapatero t’avait soutenu après ton contrôle positif C’est bien mais à ce niveau-là, ça ne suffit pas. Il faut savoir s’entourer des meilleurs. Le président de l’UCI. Le président des Etats-Unis. Rends-toi inattaquable. […] Keep fighting. Ton Lance.»

La suite? Muet jusqu’ici, Alberto Contador tiendra ce soir à 19h30 une conférence de presse à Pinto, près de Madrid. Suivra-t-il ces conseils avisés?

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