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disparition jeudi 13 décembre 2012

Ravi Shankar, l’horizon pour frontière

Laurent Aubert

Ravi Shankar à New York en 2008. Enfant, il a trempé dans la musique classique occidentale autant que dans les ragas indiens. (AFP /Shaun Curry)

Ravi Shankar à New York en 2008. Enfant, il a trempé dans la musique classique occidentale autant que dans les ragas indiens. (AFP /Shaun Curry)

Le musicien indien est mort mardi à l’âge de 92 ans. L’hommage du directeur des Ateliers d’ethnomusicologie de Genève, spécialiste de la culture indienne

Pour moi comme pour tant d’autres, la figure de Ravi Shankar restera celle d’un personnage légendaire, un de ces rares artistes par rapport auxquels il y a un avant et un après. En effet, ce musicien de génie, au son inimitable, à la créativité débordante et aux multiples facettes, ne s’est jamais laissé enfermer dans une catégorie, même s’il a toujours revendiqué son attachement à la grande tradition musicale indienne. Mais au-delà de l’artiste, l’homme a valeur de symbole: symbole d’une nouvelle complicité interculturelle, précurseur de la world music, ce briseur de tabous nous a en même temps ouvert les portes de l’âme à un univers musical d’une profonde spiritualité.

Né à Bénarès dans une famille de brahmanes originaire du Bengale, il a été bercé dès son enfance par les chants védiques émanant des temples de la ville sainte, berceau de l’hindouisme. Sa première incursion dans le milieu des arts se fait par la danse. Son frère aîné Uday était un danseur et chorégraphe réputé, le premier à avoir présenté un spectacle de danse indienne en Occident. Et dans la troupe, on trouve déjà le jeune Ravi. En 1930, la famille s’installe à Paris. Alors âgé d’à peine 10 ans, Ravi trempe dans le milieu de la musique classique occidentale autant que dans celui des ragas indiens, ce qui ne sera pas sans influence sur la suite de sa carrière.

Mais l’appel du sang finit par se faire entendre et, à l’âge de 18 ans, de retour au pays, Shankar est reçu comme disciple par l’un des grands maîtres de la musique indienne: le légendaire Ustad Allauddin Khan, qui allait lui transmettre tous les secrets de l’art du sitar. L’apprentissage sera d’une extrême rigueur. Le gourou sentait en effet le potentiel exceptionnel de cet élève hors du commun, qu’il traitait à l’égal de son fils, le joueur de sarod Ali Akbar Khan. Une profonde amitié allait souder les deux jeunes musiciens, dont les joutes mélodiques sont par la suite demeurées parmi les plus beaux fleurons de la grande musique indienne.

Ravi Shankar est rapidement reconnu comme un des sitaristes les plus prometteurs de sa génération. A cet égard, ses duos avec l’inimitable percussionniste Alla Rakha – le père de Zakir Hussain – demeurent des modèles du genre. Classique parmi les classiques lorsqu’il se livre à l’art subtil du raga, Shankar s’affirme également novateur, voire iconoclaste pour certains, exerçant sa créativité dans la composition de musiques de films ou de ballets: on lui doit notamment la bande-son de la fameuse Apu Trilogy, réalisée pour le grand cinéaste Satyajit Ray entre 1955 et 1959. En 1971, il se risque même à composer un Concerto pour sitar et orchestre, qui sera enregistré par le London Symphony Orchestra sous la direction d’André Prévin.

Ce qui allait définitivement consacrer la réputation mondiale de Ravi Shankar est bien sûr sa rencontre avec de célèbres musiciens occidentaux, toutes catégories confondues. Le premier fut Yehudi Menuhin. La solide amitié et le respect réciproque entre ces deux génies allaient être concrétisés par un album commun, West meets East, enregistré en 1966. Quelles qu’en soient les vertus (il a été très contesté par les puristes), ce disque bouleversa les codes, contribuant à la reconnaissance de la musique indienne dans le milieu classique occidental.

Les rencontres allaient se multiplier, tant la fascination de ce qu’incarnait Shankar correspondait à l’air du temps. On le retrouve associé au flûtiste Jean-Pierre Rampal, puis au compositeur Philip Glass, tandis que des jazzmen comme Don Ellis ou John Coltrane s’efforcent d’acquérir les rudiments de la musique indienne sous sa houlette. Mais c’est sans aucun doute sa rencontre avec George Harrison – qui étudia le sitar avec lui –, puis sa participation aux festivals de Monterey en 1967 et de Wood­stock en 1969 qui allaient marquer la conscience de toute une génération. Shankar accède désormais au rang de star, d’icône d’un mouvement dans lequel il avait d’ailleurs de la peine à se reconnaître. Les utopies et les fantasmes libertaires associés à son image étaient en effet en totale contradiction avec les valeurs de la culture indienne auxquelles – en dépit de ce qu’ont pu dire les mauvaises langues – il demeura toujours profondément attaché.

Quoi qu’il en soit, la brèche était ouverte! Et nous en sommes tous redevables à Ravi Shankar. A sa suite, d’innombrables musiciens indiens, et plus largement orientaux, allaient être invités sur les scènes de nos théâtres et de nos festivals, contribuant à repousser toujours plus loin les limites de notre perception. «East is East and West is West, and never the twain shall meet» (L’Est est l’Est et l’Ouest est l’Ouest, et les deux jamais ne se rencontreront): la sombre ballade de Kipling est désormais définitivement démentie, même si la rencontre a suscité et suscite encore de nombreux malentendus.

Artiste absolu à sa manière, Shankar laissera des traces durables, et c’est tant mieux! Et si, comme le veut l’adage, on reconnaît l’arbre à ses fruits, admettons que, chacune à sa manière, ses filles Anoushka Shankar et Norah Jones nous garantissent la pérennité d’un talent génétiquement transmissible.

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