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Musique vendredi 29 juin 2012

AfroCubism, une bête histoire de visa

Afrocubism. Il a fallu 15 ans pour que les musiciens cubains et maliens se retrouvent sur ce projet. (Paco Manzano/World Circuit)

Afrocubism. Il a fallu 15 ans pour que les musiciens cubains et maliens se retrouvent sur ce projet. (Paco Manzano/World Circuit)

Le 46e Montreux Jazz Festival s’ouvre ce soir. Samedi, le projet Afrocubism y achève sa route. Récit d’une aventure longtemps éclipsée par le cyclone Buena Vista Social Club

Les étoiles ont retrouvé leur axe. C’est en 1996, un matin de visas refusés, qu’elles avaient imperceptiblement dérivé. En ce temps-là, le label anglais World Circuit n’était qu’une petite entreprise fourbue de crises, quelques albums d’intelligence, une rencontre notamment entre le guitariste californien Ry Cooder et le philosophe malien Ali Farka Touré; rien qui laissait de quelque manière augurer la tempête à venir. Le patron de World Circuit, Nick Gold, avait décidé de mettre face à face une poignée de griots de Bamako et des contremaîtres havanais de la syncope. Il avait déposé sa demande dans toutes les officines diplomatiques nécessaires pour que les Africains puissent voler vers les Caraïbes. Un vague commis, pour une raison encore non identifiée à ce jour, avait alors refusé d’apposer son tampon. Pas de sortie pour les griots. Une interdiction qui allait changer l’histoire.

A La Havane, la colère est noire. Nick Gold se retrouve avec Ry Cooder, désigné producteur des sessions afro-cubaines, sans Maliens à se mettre dans l’oreille. Le luthiste Bassékou Kouyaté, un long renard aux doigts taillés pour la gloire, ne viendra pas. Ni Djélimady Tounkara, une sorte de grigou hilare, qui reste la parfaite jointure, en matière de guitare, entre Paco de Lucia et Keith Richards. Nick Gold, à la tête de son minuscule label de world music, a misé beaucoup sur cette drôle de rencontre entre des Sahéliens et des insulaires. Il décide alors, par dépit autant que par désœuvrement, de réunir dans un studio havanais des chanteurs qu’on n’enregistre plus et qui ne coûteront donc pas cher. Il organise pour ces demi-retraités du boléro tardif une ultime sortie. Autant dire qu’ils ne se font pas prier.

Quelques mois plus tard, ils ont donné à cet album de substitution un nom de collectif perdu: le Buena Vista Social Club. Le réalisateur Wim Wenders s’est rendu sur l’île pour faire croire qu’il était là au début. Il filme, en des tons saturés, des cylindrées américaines, les embruns sur le Malecon, Ibrahim Ferrer qui cire des chaussures, Omara Portuondo dont la fleur plantée dans ses cheveux a des odeurs carnivores. World Circuit, par l’effet démultiplié d’un vent qui saisit tout le monde, vend plus de 8 millions d’exemplaires de l’album du Buena Vista Social Club. Les tournées s’allongent. Le documentaire est un phénomène. On écrit dans les journaux des articles à vertu sociologique sur le retour des vieillards, l’authenticité contre le marketing; on parle de vague cubaine. Et pendant ce temps, les Maliens sans visa ont l’impression d’avoir été expulsés de leur propre légende.

Ils auront attendu quinze ans, de part et d’autre. Il y a quelques années, dans un festival malien où il faisait tout pour passer inaperçu, on avait rencontré Nick Gold, le Midas de la world music, homme sans charisme, pas antipathique. Il disait avoir été lui-même totalement submergé par le triomphe du Buena Vista Social Club. «Je me rends compte de l’impact gigantesque de ce disque sur l’île. Le moindre groupe, dans les restaurants havanais, est forcé de jouer le tube du Buena Vista. Moi, si j’entends encore une fois «Chan Chan», je tue quelqu’un.» Nick Gold n’avait pas renoncé à son projet de mariage cubano-mandingue. Des raisons profondes à cela. En 1960, le premier président malien, Modibo Keita, est un socialiste convaincu. Il se lie avec les Soviétiques, avec les Chinois, et avec Fidel Castro.

Des cargaisons d’étudiants africains se retrouvent, sans qu’on leur ait laissé le choix de la destination, en terre marxiste. De Moscou, ils ramènent des chapeaux de poil qu’ils n’utiliseront pas chez eux. De La Havane, des rythmes qu’on retrouve encore, aujour­d’hui, dans certains tripots de Bamako. C’est l’aventure passionnante d’influences réciproques, la musique africaine qui s’installe dans les Caraïbes et revient par bateau dans les mains de marins qui recèlent des disques et des chansons d’amour. En 2010, Nick Gold enregistre enfin AfroCubism. Il sait que le disque ne connaîtra pas la folle épopée du Buena Vista. Mais il le réalise, avec le soin et l’appétit de ceux qui s’acquittent enfin d’une dette. Toumani Diabaté en est la vedette bamakoise. Un vrai génie de la kora, une harpe à 21 cordes qu’il accorde assis, de son petit corps trahi. Diabaté est aussi fatiguant dans le quotidien, dans ses caprices d’enfant prodige, qu’il est bouleversant dans son jeu. Du côté cubain, le guitariste Eliades Ochoa, lié au Buena Vista, tient la barre.

Ce n’est pas le coup de foudre. Deux univers, deux cultures, des egos enflés, l’angoisse aussi d’être à la hauteur d’un roman longtemps différé. AfroCubism est la musique même. Ce qu’elle compte de dialogue miné, de pièces manquantes, d’audace et de grâce. Il faut voir le chanteur Kassé Mady Diabaté, sa voix de ténor du désert, reprendre un cha-cha-cha qu’il entendait déjà dans son enfance malienne. Et les Cubains patiner lé­gèrement sur les accordages pen­ta­toniques, les notes fantômes de leurs collègues en boubou. AfroCubism parle de l’esclavage et de ses transports, de la subversion des racines, des accents particuliers qui sont aussi des ponts. AfroCubism, après deux ans de tournée presque ininterrompue, achève sa route au Montreux Jazz Festival. Il n’est pas question de manquer le final d’une caravane qui a mis si longtemps à démarrer.

AfroCubism en concert (avec Jorge Ben Jor, Kassav). Sa 30 juin, 20h. Montreux Jazz Festival. www.montreuxjazz.com

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