Texte - +
Imprimer
Reproduire
Théâtre jeudi 20 mai 2010

La jungle des villes, entre chien et loup

Olivier Lafrance (à gauche) et Julien Tsongas. Les deux comédiens maîtrisent admirablement la langue de Koltès. (LDD)

Olivier Lafrance (à gauche) et Julien Tsongas. Les deux comédiens maîtrisent admirablement la langue de Koltès. (LDD)

Deux jeunes acteurs jouent sous un pont à Genève une grande pièce de Bernard-Marie Koltès. Envoûtant

Scène de deal, mardi soir à Genève, au bord du Rhône. L’ordinaire, presque. Un dealer, chevelure à la Robin des bois, aborde un passant. Cela se passe sous un pont, entre chien et loup. Sur l’autre rive, de l’autre côté du monde dirait-on, passent un cycliste, puis un jogger, puis un autobus. Dans l’indifférence du marchandage qui va se jouer sous nos yeux. Le dealer est envoûteur: il a la phrase ample, raisonneuse, comme une caresse philosophique. Son client potentiel, lui, est noué, comme la gazelle surprise au coin du jour par un léopard.

Voyous métaphysiques

Scène de trafic, donc? Oui, comme l’a imaginé l’écrivain français Bernard-Marie Koltès (1948-1989) dans sa pièce Dans la solitude des champs de coton, en 1986. Cette même année, Patrice Chéreau était le premier à monter ce texte. Il lui donnait l’accent de la légende. L’acteur noir Isaac de Bankolé incarnait le dealer, Laurent Malet le client, sur une scène oblongue à l’infini, flanquée de part et d’autre de gradins. Le Genevois Carlo Gigliotti, lui, a choisi d’inscrire cette Solitude dans son biotope, sur le pavé d’une berge. Guidés par lui, deux jeunes comédiens, Julien Tsongas et Olivier Lafrance, se guettent et s’appâtent, dans une fraîcheur partagée avec le public – des couvertures sont à disposition.

La jeunesse des interprètes aurait pu être un handicap, tant la prose de Koltès est sophistiquée, avec ces volutes autour d’un objet innommable, l’inconnu même du désir. Or ils sont magnifiques dans l’offrande, souples comme le judoka. C’est que tout est histoire de prise chez l’auteur de La Nuit juste avant les forêts: les films de kung-fu l’inspirent autant que les romans fragmentés de William Faulkner ou que les randonnées lunaires dans les quartiers portuaires new-yorkais.

A 38 ans – l’âge où il écrit La Solitude – Koltès collectionne les vies parallèles: des amours clic-clac avec des Blacks, des rêveries dans des hammams du côté de la Goutte d’Or, une beauté qui chavire, des échappées longues au Nicaragua ou au Cameroun. Sa prose a l’étendue de l’inquiétude, le grand large en point de fuite.

Pour qu’elle vive, pour qu’elle ne s’évapore pas, il faut des acteurs enracinés dans les matières. Des petites frappes hantées par Pascal. C’est à cette hauteur-là que parviennent Julien Tsongas et Olivier Lafrance. En dealer, le premier se dévide, silhouette incurvée, comme pour épouser la séduction d’une langue, dont la beauté est de dérober son objet. Dans le rôle du client, le second suinte l’effroi, l’élégance du cimetière. Sous le pont de leurs soupirs, ils se dépouillent de leur civilisation, de splendeurs en petites choses. Les Deads Kennedy mêlent un instant leur grogne punk à ce maraudage. La griffe de Carlo Gigliotti, c’est cette musicalité. Une électricité animale.

Dans la solitude des champs de coton, Genève, Pont Sous-Terre, au bout du quai du Seujet, jusqu’au 23 mai à 21h (loc. 079/927 50 54).

Reproduire
Texte - +