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mÉcanismes mercredi 07 mars 2012

Portraits de famille

Deux enfants et une jeune fille aux joues roses, sensibles au moindre écart de température susceptible de dérégler leur mécanisme et qui, pourtant, ont survécu à des années de ballottements incessants, convoyés en bateau à fond de cale, bousculés dans des caisses de bois mal arrimées à la merci des intempéries et malmenés par des manipulations hasardeuses…

© Jaquet Droz

L’Ecrivain, précurseur de la programmation informatique

De sa plume d’oie, qu’il trempe à intervalles réguliers dans un encrier, ce jeune garçon calligraphie des phrases de 40 caractères. Né entre 1768 et 1774, il est le premier automate créé par les Jaquet Droz. En plus d’un jeu de cames, il possède un disque composé d’un alphabet mobile qui permet de programmer un texte sur quatre lignes. Dans son dernier film, Hugo Cabret, sorti en décembre 2011, Martin Scorsese fait évoluer dans son monde en 3D un automate dont cette partie du mécanisme est la copie conforme de celui de l’androïde, sur lequel il s’est ouvertement documenté. «L’Ecrivain est exceptionnel à cause de cet outil de programmation. C’est le principe qu’il puisse écrire n’importe quel texte qui rajoute une complication. Mais cela nécessite huit heures de travail, on ne le fait pas très souvent!» avoue Caroline Junier. Son seul point faible est de ne pouvoir bouger son bras latéralement, c’est le papier qui se déplace dès qu’il a tracé une lettre.

© Jaquet Droz

Le Dessinateur et l’obsession du détail

L’enfant, assis sagement, tête penchée, dessine consciencieusement. Sous ses longs cils, ses pupilles mobiles suivent le tracé qui apparaît sous le passage du crayon. Hochant la tête, il souffle à intervalles réguliers pour chasser les poussières de la mine qu’il applique d’une pression inégale, donnant du relief à son esquisse. En quelques minutes, il aura croqué d’une main sûre le profil d’un chien, repassant sur son dessin pour le retoucher de quelques ombres ou étoffer son pelage et le signer d’une tendre appellation: «Mon Toutou».

Caroline Junier décortique la performance: «Le Dessinateur, c’est l’automate le plus simple et qui permet d’expliquer la mécanique de l’Ecrivain. Le principe est celui du jeu de cames. Le mouvement est donné par le pourtour d’un disque irrégulier, la came. Il y a trois crochets qui vont faire le tour du jeu de cames (c’est la came qui tourne, le crochet ne bouge pas) et ce sont ces crochets qui déterminent les différents mouvements de la main: de haut en bas, de gauche à droite ainsi que la pression du crayon. Quand les crochets sont sollicités ensemble, il arrive à faire des ronds. Ce sont 36 cames qui font faire tourner le jeu sur un tour. Une fois que le tour est terminé, il aura fait une partie du dessin, et pour qu’il puisse continuer, cette mécanique en enclenche une autre qui est en dessous pour faire lever le jeu de cames d’une hauteur et ça recommence et ainsi de suite… »

Les Jaquet Droz ont poussé le réalisme jusqu’au bout puisque l’automate compose son esquisse comme tout être humain, comme le montre Caroline Junier : «Pour «Mon Toutou», il fait d’abord la silhouette, puis il règle quelques petits détails car il n’est pas satisfait. Chaque fois qu’il s’arrête, il reprend au bon endroit, il n’y a pas de décalage. Il faut aussi apprécier le fait que le papier reste fixe, c’est la main qui se déplace, contrairement à l’Ecrivain.»

© Jaquet Droz

La Musicienne aux doigts virtuoses

Modeste et gracieuse dans sa robe de soie, la jeune fille a du souffle. Pendant une heure, soit le temps de la démonstration, le tissu de son corsage se gonfle au gré de ses inspirations. Pendant qu’elle exécute une des cinq partitions de son répertoire, le haut de son corps s’anime, elle parcourt le clavier des yeux et incline la tête en signe de révérence à la fin d’un morceau. Lorsque les cames mettent ses bras en mouvement, ses doigts articulés, actionnés par un cylindre à picots sur lequel sont programmées les mélodies, pressent les touches reliées à un orgue indépendant. Ce dernier se remonte grâce à un ressort puissant permettant à la mécanique de chasser l’air dans 48 tuyaux.

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