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revue de presse mardi 11 décembre 2012

Le gros chèque qui doit clore l’affaire DSK

Me Kenneth Thomson, Nafissatou Diallo et un garde du corps, lundi à l’entrée du tribunal. (Reuters)

Me Kenneth Thomson, Nafissatou Diallo et un garde du corps, lundi à l’entrée du tribunal. (Reuters)

Le volet américain de l’affaire DSK s’est refermé avec l’accord financier confidentiel signé entre les avocats de l’ex-patron du FMI et ceux de Nafissatou Diallo lundi soir à New York. Circulez, il n’y a plus rien à voir?

«C’est la justice magique […] On aligne de gros montants sur un chèque et – hop! – il ne s’est rien passé. […] Difficile de trouver histoire plus immorale»… L’éditorial de la Tribune de Genève et de 24 heures donne bien le ton de la presse européenne après l’accord financier secret intervenu lundi à New York qui met un terme à toutes les poursuites au civil. Plus aucune charge ne pèse sur le méchant homme blanc qui a profité de la pauvre servante noire. Et l’affabulatrice qui a menti aux autorités américaines et peut-être profité de l’homme politique français touche le jackpot. Selon votre interprétation.

Vous avez dit morale? C’est bien un épilogue sonnant et trébuchant que le feuilleton politico-sexuel le plus suivi de 2011 a connu ce lundi. «Comme on l’a dit à plusieurs reprises, l’issue ne faisait guère de doute depuis déjà des semaines. C’est, dans 90% des cas, le sort réservé aux procédures civiles à New York, rappelle le blog américain de Libération . Restent toutefois beaucoup de questions en suspens. Tant sur les faits eux-mêmes que sur le contexte politique dans lequel ils sont intervenus. Au final, on n’en sait pas plus aujourd’hui qu’il y a dix-huit mois.» Et il est donc sûr que son dénouement qui, après dix-neuf mois de procédure, a duré quatre minutes et trente-sept secondes, a chronométré le journal, n’a rien à voir avec la morale et la justice, et tout avec l’argent.

C’est d’ailleurs la seule question vraiment traitée dans les journaux. Puisqu’on ne saura jamais ce qui s’est passé dans la suite 2806 du Sofitel ce 14 mai 2011. Alors, combien? Quel prix pour ce silence? DSK a déjà dépensé des millions de dollars ces dix-huit derniers mois, calcule BFMTV . Cent mille dollars de caution, 600 000 pour sa résidence surveillée, 4 millions de frais d’avocats, et 500 000 de détectives privés. Soit 5,4 millions de dollars. («Dur pour un innocent», commente un internaute…).

Anne Sinclair à la caisse

Le Matin de Lausanne parvient à une addition encore plus salée, en ajoutant notamment l’enregistrement de la caution (500 000): le moment d’égarement de l’ancien patron du FMI a déjà coûté 6,14 millions de dollars. Anne Sinclair est «bonne pour passer encore à la caisse», écrit le journal, qui cite un ancien procureur de New York pour évaluer la transaction officialisée lundi soir: «Entre 3 et 10 millions de dollars, plus probablement autour de six… Une somme que l’ancien patron du FMI ne pourra débourser qu’avec l’aide de sa femme […]. Qui s’est séparée de son mari en juillet pour montrer son ras-le-bol d’être trompée. Mais qui n’a pas (encore) divorcé.» La morale, toujours. Anne Sinclair pourrait prêter 3 millions de dollars à DSK, et le reste serait payé grâce à un emprunt bancaire, avait récemment écrit Le Monde.

Paris Match a recueilli les confidences du juge McKeon après l’officialisation de l’accord. «Je ne suis pas forcément favorable aux accords secrets. Dominique Strauss-Kahn ne souhaitait pas qu’il soit rendu public, mais c’est surtout Nafissatou Diallo qui insistait sur la confidentialité. J’ai accepté. Ses craintes m’ont paru légitimes. Il y a beaucoup d’argent en jeu, et je comprends qu’elle n’ait pas envie que certaines personnes le sachent.» Douglas McKeon précise encore: «Au bout de 45 minutes, c’était signé. Nafissatou Diallo s’est alors mise à pleurer. Durant tous les entretiens que j’ai eus avec elle, il y avait beaucoup d’émotion chez elle»… «Que Dieu vous bénisse tous», s’est exclamée la plaignante à sa sortie de l’audience.

Que va-t-elle devenir? «C’est une femme courageuse qui va reprendre le cours de sa vie, se reconstruire», explique son avocat cité dans Libération, sous le titre évocant «DSK ou l’étoffe des zéros». «Toujours en congé maladie, elle devrait ne jamais reprendre son travail et vit désormais à Brooklyn, et devrait disparaître.» Millionnaire, mais pas forcément multimillionnaire tout de suite: la somme «ne devrait pas être versée en une seule fois mais fractionnée pour obliger la partie adverse à respecter le contrat», explique Le Figaro: c’est le prix du silence. Surtout, «environ un tiers – le taux classique aux Etats-Unis – de ces dommages et intérêts devrait revenir aux avocats de la femme de chambre».

Si l’affaire a coûté à DSK son poste, ses ambitions politiques et son couple, elle pourrait au contraire favoriser celle du défenseur de Nafissatou Diallo, reprend Le Figaro: «Kenneth Thompson, son avocat médiatique prompt aux déclarations solennelles, doit se présenter en 2013 au poste de district attorney (procureur) à Brooklyn. Sa candidature ne devrait être officielle qu’au début de l’année mais, déjà, des fonds commencent à être réunis pour sa campagne. Un faux pas dans ce dossier – qui n’est certes pas scruté par la presse américaine – pourrait quand même lui coûter cher à Brooklyn, bastion de la communauté afro-américaine.»

Reste le Carlton

Enfin, cette autre question, posée par Le Figaro: et que se serait-il passé si l’affaire Sofitel avait eu lieu en France? Quelle aurait été la réponse des autorités politiques averties par le parquet qu’une personnalité faisait l’objet d’une plainte d’une employée d’hôtel? Interrogé, le président de l’Union syndicale des magistrats en convient: «Le pouvoir politique aurait hésité. Il n’y aurait probablement pas eu d’interpellation séance tenante. De quoi laisser au suspect le temps de reprendre l’avion…». Qui, pour juger cette prudence plus morale que l’accord financier américain?

L’affaire DSK commence à toucher à sa fin – commence seulement. Car, non, l’accord financier d’hier soir ne signe pas la fin des ennuis judiciaires de DSK. Le 19 décembre, la justice française dira si elle valide ou non sa mise en examen pour proxénétisme aggravé dans le volet du Carlton.

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