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Exposition samedi 09 février 2013

«Ici, ailleurs», regards d’artistes sur les migrations

Waël Shawky. Cabaret crusades, the path to Cairo, Aubagne, 2012. Capture d’écran, Production Marseille Provence 2013 – Œuvre réalisée dans le cadre des Ateliers de l’Euroméditerranée. ( Waël Shawky). Oeuvre de l’exposition Ici, ailleurs.

Waël Shawky. Cabaret crusades, the path to Cairo, Aubagne, 2012. Capture d’écran, Production Marseille Provence 2013 – Œuvre réalisée dans le cadre des Ateliers de l’Euroméditerranée. ( Waël Shawky). Oeuvre de l’exposition Ici, ailleurs.

Ce projet de Marseille-Provence 2013, Capitale européenne de la culture inaugure la Tour-Panorama, nouvel espace de la Friche de la Belle de Mai, à Marseille. Elle accueille 39 propositions d’artistes qui ont en commun un ancrage méditerranéen

Ici, Ailleurs. La tension du départ, ou son impossibilité. La curiosité de l’ailleurs, ou son refus. La première exposition abritée par la Tour-Panorama, nouveau lieu au sein de la Friche de la Belle de Mai, est un projet de Marseille-Provence 2013, Capitale européenne de la culture (lire LT du 2.02.2013) . Elle ne s’enferme pas dans une thématique. Sa commissaire, Juliette Lafon, a réuni 39 artistes qui ont un ancrage sur les contours de la Méditerranée mais n’y vivent pas forcément. Au-delà des exils économiques ou politiques, ils sont souvent des nomades. Voici, pour chaque étape proposée, un double arrêt sur image qui démontre l’originalité des regards et des expressions proposés.

Le déplacement lui-même est au cœur de la première section. Bouchra Khalili (née à Casablanca en 1975, vit à Paris) superpose le témoignage audio d’un jeune marin philippin – galérien des temps modernes exploité sur des navires prisons – avec des images d’un port marchand, ses empilements de conteneurs colorés et ses ballets de grues. La voix dit l’ombre, les images disent la lumière. Annette Messager (née en 1943 à Berck-sur-Mer, vit à Malakoff) expose La Mer échevelée, une mer de cheveux agitée par des ventilateurs sur laquelle flotte tant bien que mal un petit bateau. La richesse symbolique de la chevelure superposée à celle de la mer envoûtent jusqu’au naufrage.

La section suivante réunit des œuvres à forte dimension critique. Djamel Kokene (né en 1968 en Algérie, vit à Paris) a reconstitué à l’échelle une fraction, prélevée suivant une diagonale, de la salle d’audience du Tribunal de commerce de Marseille. Cela s’appelle Double Blind (double aveugle), un terme utilisé habituellement pour garantir l’objectivité d’une recherche pharmaceutique mais qui dit ici, de manière forte et concrète, la cécité de la Justice. La Virgo Mater de Javier Perez (né à Bilbao, vit à Barcelone) bouleverse parce qu’elle est une femme – un moulage en résine – sur le point d’accoucher, le ventre plein, les seins lourds sous le voile qui la recouvre. Ce voile, lumineux sous les projecteurs, est en boyaux de porc séchés. Beauté et répugnance, maternité sacrée et viscères impurs disent les rapports équivoques de notre époque, au corps, autant qu’à la foi.

Place ensuite à la mémoire et à la transmission. Taysir Batniji (né à Gaza en 1966, vit à Paris) a reformulé une pièce réalisée en 2007 à Lancy (GE). A Marseille, le savon a remplacé le chocolat, l’artiste ayant travaillé en résidence dans une fabrique de Salon-de-Provence. Dans les pains de savon s’inscrit l’article 13 de la Déclaration universelle des droits de l’homme: «Toute personne a le droit de circuler librement et de choisir sa résidence à l’intérieur d’un Etat» et «Toute personne a le droit de quitter tout pays, y compris le sien, et d’y revenir». L’installation vidéo de Zineb Sedira (née en 1963 à Genevilliers, vit à Londres) fait commenter par ses propriétaires une collection photographique, mémoire du port de Marseille, avec les entrées et les sorties de port, les réparations, les naufrages…

Enfin, des pièces qui ont besoin de place, comme l’immense ceinture de chasteté suspendue au plafond par Lara Baladi (née en 1969 à Beyrouth, vit au Caire), évocation spectaculaire du retour du conservatisme en Egypte. Ou comme les deux séries de peintures de Djamel Tatah (né en 1959 à Saint-Chamond, où il vit). A l’extérieur de la cloison, sur une vingtaine de toiles grand format, des hommes debout, appuyés contre les murs, silhouettes aux pieds coupés pour être au plus proche de nous, visiteurs du musée si loin de leur réalité. Eux, ce sont des hittistes, mot à mot «ceux qui tiennent les murs» en arabe dialectique, ces sans travail, sans espoir qui peuplent les rues d’Algérie. A l’intérieur de la cloison, d’autres hommes en attente, échoués sur une plage, morts, entassés. Eux, ce sont des harraga (ceux qui brûlent), ces hommes qui détruisent leurs papiers pour tenter l’émigration sauvage sur un bateau de fortune au risque de leur vie. Hittistes ou harragas, Djamel Tatah les peint tous identiques et tous différents, frères d’infortune qui se découpent sur des fonds en aplats de couleur.

Ici, Ailleurs, Friche La Belle de Mai, Marseille. Jusqu’au 31 mars. www.mp2013.fr

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