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Santé mardi 22 février 2011

Des nains qui ignorent cancer et diabète

Pierre Le Hir

Dans une communauté équatorienne atteinte de nanisme, l’insensibilité à l’hormone de croissance protège de certaines des pathologies les plus graves de sociétés modernes

Il arrive que les chemins de la religion croisent ceux de la génétique. Dans le sud de l’Equateur vit, sur les pentes de la cordillère des Andes, une communauté descendant de «conversos» espagnols, des juifs convertis au catholicisme, au XVe siècle, pour échapper à l’Inquisition. Certains de ses membres sont affligés du syndrome de Laron, une maladie congénitale rarissime transmise non par châtiment divin mais par une consanguinité favorisée par l’isolement de cette population. Due à une mutation du gène récepteur de l’hormone de croissance, elle se manifeste par une très petite taille, ne dépassant guère 130 centimètres. Or ces nains ne connaissent ni cancer ni diabète, deux pathologies qui comptent parmi les plus grands fléaux modernes.

Une étude américano-équatorienne, conduite par Valter Longo, de l’Université de Californie du Sud, et Jaime Guevara-Aguirre, de l’Institut d’endocrinologie, métabolisme et reproduction de Quito, rapporte, dans la revue Science Transnational Medecine du 16 février, les résultats du suivi, pendant vingt-deux ans, de 99 personnes atteintes de ce syndrome. Des observations complétées par des données sur 53 autres individus, morts avant le début de l’étude. Et comparées à celles issues d’un groupe témoin de 1600 personnes, apparentées aux premières mais de taille normale.

Les statistiques sont frappantes. Au sein de cette communauté, un seul cas de cancer – guéri – a été observé, alors que dans le groupe de contrôle les cancers représentent 20% des causes de décès. Aucun diabète n’a non plus été déclaré, alors que 5% des individus témoins en sont morts. L’environnement n’étant pas en cause, puisque tous vivent dans la même contrée, il apparaît donc que le dysfonctionnement du développement corporel protège des deux pathologies.

«C’est un travail très intéressant et convaincant, commente Jean-Claude Carel, pédiatre endocrinologue à l’Université de Paris-VII. Il était jusqu’ici difficile de tirer des conclusions pertinentes sur les anomalies du système hormonal de croissance, qui s’inscrivent en général dans des affections complexes. Nous avons cette fois un modèle clinique «pur». Il confirme, pour la première fois chez l’homme, ce qu’indiquaient les modèles animaux.»

Des expériences antérieures ont en effet montré, chez la souris ou chez des organismes plus simples comme le ver ou la levure, que développement et vieillissement vont de pair. Et qu’a contrario, une croissance ralentie est gage de longévité. Des souris naines, chez lesquelles le circuit de signalisation de l’hormone de croissance a été volontairement interrompu, ont ainsi une espérance de vie supérieure de 40% à 60% à celle de leurs congénères.

Pour mieux comprendre ce processus chez leurs «cobayes» humains, les auteurs de l’étude ont procédé à des analyses de sang et des cultures de cellules. L’hormone de croissance, secrétée par l’hypophyse, assure le développement des cellules – donc du squelette, des organes et des tissus – par le truchement d’une autre hormone: le facteur de croissance analogue à l’insuline (IGF-1), produit principalement par le foie et libéré dans le sang. L’activité de cette seconde hormone dépend du fonctionnement correct du récepteur de l’hormone de croissance: que celui-ci soit altéré et tout le métabolisme cellulaire s’en trouve ralenti.

C’est précisément une mutation de ce gène et un déficit en IGF-1 qui sont constatés dans le groupe de petits Equatoriens. L’absence de cancer semble s’expliquer par le fait que leurs cellules, lorsqu’elles sont soumises à un stress oxydant (en présence d’eau oxygénée en éprouvette, ou de polluants dans la vie réelle), s’autodétruisent au lieu d’accumuler des lésions dans leur ADN. Quant à la résistance au diabète, elle tient à une sensibilité plus grande que la moyenne à l’insuline.

A la différence des souris et des nématodes, les descendants de convertis ne vivent pourtant pas plus vieux que leurs compatriotes. Car ils sont touchés par d’autres maux: attaques cardiaques (compensées par un moindre taux d’accidents vasculaires cérébraux), crises d’épilepsie, accidents divers, mais aussi addiction à l’alcool. Peut-être cette fragilité tient-elle aux difficultés d’insertion sociale résultant de leur difformité, sans lesquelles leur espérance de vie serait prolongée.

En matière de santé publique, les implications de cette étude pourraient être considérables. Ses auteurs suggèrent que des médicaments bloquant l’activité du récepteur de l’hormone de croissance pourraient être administrés pour prévenir le cancer et le diabète mais aussi «d’autres maladies liées à l’âge, y compris les accidents vasculaires cérébraux et les maladies neurodégénératives». Cela, précise Valter Longo, chez des adultes ayant achevé leur croissance et présentant une activité hormonale plus élevée que la moyenne.

Jean-Claude Carel se montre plus circonspect. «Durant les deux dernières décennies, l’hormone de croissance a été présentée comme un philtre de jouvence, explique-t-il. A l’échelle mondiale, un tiers de ces produits sont consommés, sans indication médicale, par des personnes âgées qui s’exposent en réalité à des risques sérieux. Il serait imprudent de faire aujourd’hui de l’inhibition de ces hormones, par un virage à 180 degrés, le sésame d’une vie exempte de maladies.»

Son collègue Martin Holzenberger, spécialiste du vieillissement à l’Hôpital Saint-Antoine à Paris, fait preuve de la même réserve. «Selon les individus, les taux naturels d’hormones de croissance varient du simple au quintuple, remarque-t-il. Et, avec l’âge, l’organisme régule de lui-même leur production. La bloquer artificiellement pourrait déclencher des pathologies imprévues. Des études poussées sont indispensables avant de s’engager dans cette voie.» La pilule miracle garantissant tout à la fois longévité et bonne santé reste à découvrir.

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