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formation samedi 30 mai 2009

A l’école des écrivains

Un atelier d’écriture, animé par le dramaturge Enzo Cormann. (Jacques Bélat)

Un atelier d’écriture, animé par le dramaturge Enzo Cormann. (Jacques Bélat)

Les premiers étudiants de l’Institut littéraire suisse de Bienne achèvent leurs études. Trois ans à travailler l’écriture au sein d’une institution pionnière.

C’est un atelier. Des étudiants, un maître. Ils ne sont pas sur une scène, n’ont pas de pinceau à la main, pas d’instrument de musique sous les doigts, chacun est venu avec son ordinateur. Sur l’une des machines, un autocollant proclame «I love Dostoïevski». Il est questions de textes, d’ébauches de textes théâtraux composés par les étudiants que le dramaturge Enzo Cormann, venu de Lyon et qui joue là le rôle du maître, a reçus, parfois tard dans la nuit, par courrier électronique. Lectures à voix haute, critiques, expérimentations. L’atelier est animé. Les références fusent – Godard, Deleuze, Kerouac –, des pistes s’ouvrent. L’étudiant dont le texte est en lecture est sous le feu des questions, poussé par ses pairs à affiner ses intentions. La position est inconfortable mais stimulante. Le texte est bousculé, relu, plié, mélangé, ouvert, chargé de potentialités nouvelles.

Nous sommes à Bienne, dans une salle de l’Institut littéraire suisse. Dans cet atelier se mêlent des étudiants des trois volées qui ont intégré l’institut depuis sa création en 2006. Parmi eux, Elisabeth Jobin et Antoinette Rychner, deux étudiantes de la première heure. Seules francophones, elles termineront cet été, bachelor en poche si tout va bien, ce cursus littéraire auparavant inédit en Suisse.

Pour l’observateur, une évidence: l’atmosphère est studieuse, passionnée, et ce cours ne semble pas différent des autres formations dispensées dans les écoles d’art, comme la Haute Ecole des arts de Berne à laquelle l’institut est affilié. Pourtant cette évidence n’est pas forcément partagée. La naissance de l’Institut littéraire en 2006 a été accompagnée de débats: peut-on apprendre à être écrivain? Ne va-t-on pas produire des clones? Faut-il que les institutions se mêlent de littérature? Ces questions se posaient, en particulier en Suisse romande.

La suspicion – ou n’est-ce pas plus simplement une méconnaissance faute de tradition? – n’est pas complètement dissipée: il reste plus difficile pour l’institut, qui prend quinze étudiants par année, d’attirer de bonnes candidatures francophones. En revanche, les postulants germaniques se multiplient. Certains n’hésitent pas à s’exiler pour venir y étudier, comme Paula Fürstenberg, une étudiante de première année, très à l’aise en français, qui a quitté l’Allemagne, renonçant aux instituts allemands pourtant bien établis, au profit des cours en deux langues offerts à Bienne.

«En Allemagne, des filières d’écriture fonctionnent depuis beaucoup plus longtemps et elles ont acquis une renommée grâce à leurs diplômés. L’espace culturel germanophone est plus réceptif à ce qui se fait en Grande-Bretagne et aux Etats-Unis», explique Marie Caffari, directrice de l’Institut littéraire suisse. «En France, le Département d’écriture dramatique de l’Ecole nationale supérieure de Lyon existe, mais on en parle peu. Sinon, il y a beaucoup d’ateliers d’écriture, mais ce ne sont pas des structures professionnelles qui ont l’ambition de donner des outils à de futurs écrivains», relève-t-elle. «En Suisse alémanique, il y a une espèce de pragmatisme, une absence de complexe face aux nouveautés, renchérit Michel Layaz, écrivain mais aussi professeur et qui suit de près plusieurs étudiants biennois. En Suisse romande, au contraire, je constate un certain conservatisme. L’artiste, et en particulier l’écrivain, apparaît encore comme une espèce d’inspiré, retiré du monde. C’est très agaçant.»

Son collègue, Antoine Jaccoud, dramaturge, scénariste, écrivain et également professeur, fort de son expérience vaudoise – il a enseigné à l’ECAL – et européenne d’ateliers d’écriture de scénarios, voit une frontière entre pays latins et mondes germanique et anglo-saxon, où les institutions proposent depuis longtemps des formations à l’écriture littéraire: «Les pays latins sont souvent contre l’ouverture du processus créatif, dit-il. C’est une vision élitiste: le talent vient directement de Dieu! Dans l’univers germanique ou anglo-saxon mais aussi à l’est de l’Europe, on peut entrer dans un processus collectif sans y perdre son âme.»

L’idée d’un processus collectif susceptible de servir l’apprentissage individuel de l’écriture est importante. Parce que c’est une réponse au sentiment de solitude qui peut habiter de jeunes écrivains. «Nous remplaçons, de façon institutionnelle, un désir de rencontre qui a toujours existé entre auteurs, ce qui était évident dans les cénacles littéraires ou les cafés jusqu’au début du XXe siècle. Ces espaces se sont complètement délités au profit d’une atomisation des écrivains et même d’une certaine forme de chaos, de guerre commerciale de tous contre tous, lorsqu’on songe par exemple aux batailles pour les prix littéraires», explique Enzo Cormann, qui, depuis 2003, anime le Département d’écriture dramatique de l’Ecole nationale supérieure des arts et techniques du spectacle à Lyon. «Nous ne nous sommes pas constitués pour apprendre à écrire à des jeunes gens, dit-il, mais pour accompagner de jeunes écrivains de façon collective et critique.»

A Bienne, les étudiants viennent aussi chercher cette possibilité de confronter leurs projets artistiques, leurs doutes et leurs expériences: «Beaucoup de gens qui écrivent ont tendance à soumettre ce qu’ils ont fait à leurs amis. Ici, c’est un peu la même chose, mais avec des interlocuteurs qualifiés, des auteurs publiés, juge Antoinette Rychner, étudiante en troisième année. C’est essentiellement ce que je suis venue chercher ici.» «Je souffrais beaucoup de solitude quand j’étais à l’université parce que je n’avais pas d’interlocuteurs», ajoute Raphaël Richard, en première année à Bienne, qui a interrompu des études de philosophie à Fribourg pour s’inscrire à l’institut. «Ici, je respire, affirme-t-il. Après une année, je suis content dans la mesure où j’ai un travail en chantier qui me tient à cœur et que j’ai l’intention de cheminer jusqu’à la fin de ce texte.» Antoinette Rychner écrit pour le théâtre; Raphaël Richard travaille à un roman; Elisabeth Jobin – en troisième année – préfère les formes courtes, elle les multiplie pour développer ses textes. Elle écrit aussi des contes et des poèmes. Quant à Paula Fürstenberg, étudiante de première année, elle cherche encore sa voix: chansons, nouvelles, expérimentations. L’école est ouverte à tous les genres littéraires: une poétesse slameuse y fait aussi ses armes.

A côté des projets artistiques propres qu’ils développent tout au long de leur cursus, sous la houlette notamment de leur «mentor» – un écrivain référent qui suit leur évolution, une spécialité biennoise –, les étudiants s’exercent au sein d’ateliers où des contraintes textuelles sont posées. Ils ont un programme de lectures conséquent, théoriques et littéraires, et sont amenés peu à peu à s’ouvrir aux lectures publiques, aux concours, à la publication.

Pas question de normaliser les projets de chacun. «Nous sommes dans une école d’art. Nous ne pratiquons pas un enseignement où le maître dit que ça doit être comme ci ou comme ça», dit Marie Caffari. Pour elle comme pour les «mentors» – comme Antoine Jaccoud, Michel Layaz ou Noëlle Revaz du côté francophone – respecter le projet de chacun est une préoccupation constante. Pas d’enseignement frontal, mais un soutien et des retours critiques. «Il y a quelque chose du jardinage dans ce travail de mentor. Nous travaillons avec de jeunes pousses et on espère qu’en trois ans il y aura un petit arbre avec des fleurs. On arrose, on peut mettre un tuteur, mais, attention, on ne décide pas de la couleur et de la forme des fleurs», explique Antoine Jaccoud.

Trois ans d’études au sein de cette nouvelle école de l’écriture et Antoinette Rychner et Elisabeth Jobin se disent plus affirmées dans leur choix et plus conscientes aussi de ce qui les attend. «On ne sort pas d’ici écrivain, tempère Elisabeth Jobin. On en sort avec des textes, avec une maturité par rapport à la critique des textes. C’est l’occasion d’aller au bout d’une démarche artistique en littérature.» «Je ne me considère pas comme un écrivain parce que j’ai fait cette école», lance Antoinette Rychner qui pourtant a déjà quelques pistes pour le futur: une collaboration avec Le Courrier de Genève , une publication et une pièce qui sera bientôt sur les planches. «Je pense que ce qui fait un écrivain, c’est l’appréciation du public, des éditeurs, des critiques, des jurys de concours pour nous, comme pour tous les autres. Je suis soumise moi aussi à ces instances. Il va falloir tenir le coup, ne pas se laisser décourager, être patiente. Ce serait absurde de penser qu’on va sortir de l’école et faire des étincelles dans la minute!»

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