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il était une fois samedi 30 juin 2012

Genève dans le texte, à l’époque de Calvin

Extrait du registre, avril 1538. (AEG)

Extrait du registre, avril 1538. (AEG)

La transcription, l’annotation et l’édition des registres des Conseils de la Genève de Calvin permettent de mieux saisir ce que fut la lutte de la ville pour son indépendance, notamment contre les prétentions bernoises. Par Joëlle Kuntz

Les Archives d’Etat de Genève rééditent l’intégralité des registres des Conseils à l’époque de Calvin, retranscrits dans une langue lisible. C’est un travail monumental entrepris depuis 1990 à l’initiative de Catherine Santschi, alors archiviste d’Etat en chef, et dont l’aboutissement est prévu dans quelque 48 ans, à raison de deux ans par registre, jusqu’à la mort de Calvin. Ainsi se poursuit une œuvre archivistique commencée en 1900 par des érudits, les Louis Dufour-Vernes, Emile Rivoire ou Victor van Berchem, qui avaient pris sur eux la transcription, l’annotation et l’édition de treize volumes des registres couvrant les années 1409 à 1536. Le dernier volume de cette première entreprise, interrompue en 1940 par la mort ou le grand âge des savants, s’arrêtait le 23 mai 1536, deux jours après la proclamation du culte réformé par le Conseil général de Genève. L’étoile de la ville se levait, mais il n’y avait plus de bénévoles pour en traduire la chronique et plus assez de mécènes pour en financer le coût énorme d’édition.

Le Fonds national de la recherche scientifique, les Archives d’Etat, la maison d’édition Droz et des fondations privées ont permis à Catherine Santschi de prendre la relève, dans les conditions économiques de notre époque: rétribution des chercheurs et recours au traitement de texte. Neuf volumes sont maintenant imprimés, allant de 1536 à 1540. Ce sont les années décisives pendant lesquelles Genève, délivrée de la Savoie par les troupes bernoises, se défend contre l’emprise de son libérateur, fort désireux de l’assujettir. Au printemps 1538, le gouvernement bannit Calvin parce que celui-ci refuse les rites imposés par Berne. En automne 1540, le même gouvernement le rappelle. Les rapports de force ont changé. Les abus des Bernois, qui grignotent les droits genevois dans les villages alentour, ne sont plus supportables.

Les registres rendent compte de l’affaire qui met le feu aux poudres, amusante à considérer aujourd’hui sous l’aspect de l’incompréhension linguistique confédérale. En mars 1539, trois plénipotentiaires genevois sont envoyés à Berne pour négocier un traité mettant fin aux problèmes de juridiction sur les villages dépendant du chapitre de la cathédrale Saint-Pierre et du prieuré Saint-Victor. Ils sont choisis dans le parti pro-bernois. Le principal, Jean Lullin, discute en allemand avec leurs Excellences de Berne. Ses deux compères, ne comprenant pas la langue, ignorent ce qui se dit. Or le texte qu’ils co-signent établit «la haute souveraineté» de Berne sur ces villages, ne laissant aux Genevois que des droits économiques.

Insultée, Genève conteste ce traité. Les auteurs des articles infamants, dits «Articulants», et bientôt par dérision «Artichauts», sont sommés de retourner à Berne pour le modifier. Ils ne veulent pas y aller. Le Conseil choisit d’autres ambassadeurs, munis cette fois d’instructions rédigées en allemand. Cela ne suffit pas, Berne leur demande de s’exprimer eux-mêmes en allemand. Ils en sont incapables et reviennent à Genève les mains vides. La ville se met en colère. Les «Artichauts» sont arrêtés et accusés de trahison. On menace d’envoyer leur tête par malle à Berne. Relâchés grâce à l’intervention bernoise, ils s’enfuient mais, sous la pression populaire, ils sont condamnés par contumace à la décapitation et leurs biens sont confisqués.

«Renoncer à les condamner équivalait à renoncer à une prérogative essentielle du Conseil des Deux-Cents, dit Catherine Santschi, le droit de haute justice, lié à la souveraineté que précisément les Bernois s’efforçaient de contester à Genève.» Pour Berne, au contraire, la condamnation des négociateurs représente une atteinte à l’honneur. Il faut donc faire annuler la sentence. Or, il en est d’autant moins question à Genève que le 6 juin 1540, les partisans des Artichauts se soulèvent, derrière le capitaine général Jean Philippe. Il y a des morts et des blessés. Le Conseil fait arrêter Philippe et le condamne à la décapitation. Berne proteste en vain, l’exécution a lieu le même jour. Les pro-Artichauts se réfugient à Berne ou quittent la ville dans une ambiance chaotique.

Il faudra quatre ans pour que sous la médiation du surarbitre bâlois Bernard Meyer, un nouveau traité prenne forme, «le Départ de Bâle». Les Bâlois invitent les Bernois à se défaire de leur attitude raide envers leurs coreligionnaires genevois, au nom de l’Evangile et de la cause réformée. Les Genevois sont priés de ne pas chercher uniquement des avantages séculiers et d’admettre que c’est la volonté de Dieu qu’ils restent faibles. «Un modèle de compromis helvétique», écrivent Sandra Coram-Mekkey, Christophe Chazalon et Gilles-Olivier Bron dans l’ouvrage qu’ils ont tiré en 2005 de leur travail sur les registres, Crises et Révolutions à Genève , 1526-1544 .

Entre autres intérêts historiques, les registres, note Catherine Santschi, témoignent du difficile passage du latin juridique au français. Après la décision de 1536 de rédiger les actes officiels en français, les secrétaires du Conseil se trouvent devant le problème d’exprimer dans cette langue des notions qu’ils ne connaissent que dans un latin abâtardi. Les Bernois, qui ont de l’avance dans la germanisation du droit, leur fournissent certaines clés. Calvin, lui-même un juriste, fait beaucoup pour la francisation, avant que les huguenots français du Premier Refuge apportent leur propre expérience. L’Etat chrétien de Genève commence non seulement dans une nouvelle religion mais dans une nouvelle langue du droit, tâtonnante et fragile.

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