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Exploration jeudi 13 octobre 2011

Retour annoncé au plus profond des océans

Le Triton 36 000/3 (vue d’artiste). (Triton Submarines)

Le Triton 36 000/3 (vue d’artiste). (Triton Submarines)

Une poignée d’hommes d’affaires américains ont entrepris de fabriquer des sous-marins ultrarésistants. Leur but: replonger, 50 ans après Jacques Piccard, au-delà des abysses

L’homme a passé plus de temps sur la Lune qu’au plus profond des océans. Douze astronautes ont séjourné sur le satellite de la Terre pendant quelque 300 heures, dont 80 à l’extérieur de leur véhicule. Mais seuls deux aquanautes, le Suisse Jacques Piccard et l’Américain Don Walsh, ont atteint le fond de la fosse des Mariannes, à moins 10 916 mètres, pour n’y rester en tout et pour tout qu’une vingtaine de minutes. Et ce, bien évidemment, sans sortir un seul instant de leur engin.

Cette équation, établie entre 1960 (la plongée de Piccard) et 1972 (la dernière mission Apollo sur la Lune), pourrait bien se modifier ces prochaines années, voire ces prochains mois. Alors que l’exploration des très grandes profondeurs marines a été abandonnée depuis un demi-siècle à quelques très rares submersibles télécommandés, une poignée de milliardaires ont juré de la mener de nouveau avec des véhicules habités. Un défi à la mesure de leur immense fortune.

Les engins habités les plus performants actuellement – les russes Mir 1 et Mir 2 (présents cet été dans le Léman), le français Nautile et le japonais Shinkai 6500 – ont été conçus pour atteindre le plancher océanique, soit naviguer dans la zone abyssale qui s’étend approximativement de 2000 à 6000 mètres sous la surface. Les nouveaux sous-marins plongeraient dans les fosses étroites qui trouent ce plancher et constituent la zone dite «hadale» (en référence à Hadès, le dieu grec des Enfers), qui descend des milliers de mètres plus bas.

A ces profondeurs extrêmes, la pression de la colonne d’eau sur le sous-marin pose un défi redoutable. Au plus bas de la fosse des Mariannes, au lieu-dit Challenger Deep, elle atteint quelque 1100 bars, soit 1100 fois la pression moyenne existant à la surface de la mer, à l’altitude de 0 mètre. Ce qui suppose que la surface du submersible, coque et hublots, soit prodigieusement résistante.

Le plus médiatisé des milliardaires lancés dans cette nouvelle course aux profondeurs est le propriétaire de la marque Virgin, Richard Branson. Devancé il y a douze ans par Bertrand Piccard, le fils de Jacques, dans son désir d’accomplir le premier tour du monde en ballon, l’homme d’affaires s’est lancé depuis dans plusieurs autres aventures aux confins de la haute technologie et de l’exploration. Après avoir créé Virgin Galactic, une société chargée d’emmener des touristes dans l’espace à bord d’un petit avion, il a fondé Virgin Oceanic dans le but d’envoyer des sous-marins habités à la conquête des fosses les plus profondes des cinq océans: celle des Mariannes (Pacifique), de Porto Rico (Atlantique), de Diamantina (Indien), des îles Sandwich du Sud (Austral) et du détroit de Fram (Arctique).

Richard Branson a présenté son sous-marin en avril dernier à Newport Beach, en Californie. Long d’un peu plus de cinq mètres, doté d’une grande vitre à l’avant et de courtes ailes sur les côtés, l’engin ressemble à un petit avion. Et, de fait, il est censé se mouvoir dans l’eau avec la même souplesse. Des formes plus classiques étaient envisageables, s’est expliqué son concepteur, Graham Hawkes, un as de l’ingénierie sous-marine, mais le but de l’aventure est aussi «d’avancer l’état de l’art».

«Cet appareil a deux originalités remarquables, observe Vincent Rigaud, directeur de l’Unité Systèmes sous-marins de l’Institut français de recherche pour l’exploitation de la mer (Ifremer) qui a conçu le Nautile. Il ne dispose d’abord que d’une place quand, pour des raisons de sécurité, la plupart des engins de ce genre embarquent au moins deux personnes. Sa vitre avant est ensuite en verre borosilicate, un matériau à la résistance éprouvée qui devrait suffire pour une plongée ou deux mais risque de fatiguer en cas d’usage répété.»

La première plongée avait été prévue dans le courant de cette année. Mais elle pourrait bien avoir été discrètement reportée.

Un deuxième nabab au moins est sur les rangs: James Cameron, le réalisateur du film Titanic. Selon le New York Times , le cinéaste a constitué il y a cinq ans une équipe chargée de lui construire un sous-marin capable de descendre aussi à Challenger Deep. L’engin en forme de sphère, et de facture plus classique que celui de Richard Branson, a été conçu pour embarquer des caméras et tourner des films en trois dimensions. Une douzaine de plongées ont été prévues au cours de l’été 2012 dans le Pacifique occidental. Objectif final: descendre à Challenger Deep mais aussi dans d’autres fosses extrêmes comme celle des Tonga (–10 882 mètres), la deuxième plus profonde du monde, et celle des Kermadec (–10 050 mètres).

Une entreprise spécialisée dans la fabrication de sous-marins, Triton Submarines, est aussi sur les rangs. Après avoir mis au point des engins capables de plonger à 1000 mètres, elle a annoncé s’être lancée dans la conception d’un véhicule susceptible de descendre dix fois plus bas, le Triton 36 000/3 (pour 36 000 pieds et 3 passagers).

Ce projet est-il lié aux initiatives de Richard Branson et de James Cameron? Responsable du marketing de Triton Submarines, Marc Deppe préfère ne pas entrer dans les détails. Il reconnaît cependant que l’industrie du cinéma figure parmi les clients potentiels de son entreprise. A cet égard toutefois, il privilégie le scénario d’une alliance de «quatre ou cinq producteurs». L’industrie pétrolière est à ses yeux un autre partenaire possible: elle apprécierait de posséder un tel moyen d’inspecter des forages à très grande profondeur.

Devant cette nouvelle aventure, Vincent Rigaud se montre partagé. «Il est bien sûr intéressant d’aller au fond des mers, commente-t-il. Mais ces projets tiennent beaucoup du marketing. Ils ne recèlent pas un grand enjeu stratégique ou économique. Seuls 2 à 3% du volume des océans se situent en dessous de 6000 mètres. L’essentiel se situe au-dessus et reste très peu connu. C’est là qu’il y a le plus à explorer.»

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