Texte - +
Imprimer
Commenter
Reproduire
diplomatie jeudi 28 octobre 2010

Liberia: quand la justice torpille un processus de paix

Extrait du livre de Pierre Hazan

Les retournements de l’affaire Charles Taylor

Le Liberia restera l’un des exemples emblématiques de cas où un procureur international a torpillé volontairement un processus de paix. Cette décision, qui provoqua des critiques cinglantes à l’époque, représente aujourd’hui l’un des précédents historiques qu’utilisent les procureurs pour valider leur conviction selon laquelle il ne peut y avoir de paix sans justice. Mais l’inculpation puis l’arrestation de l’ex-président libérien Charles Taylor sont le fruit de plusieurs retournements. Ceux-ci témoignent à la fois du pari risqué que prit à l’époque le procureur et des volte-face successives des gouvernements et de l’ONU, qui ont alterné politique d’impunité et instrumentalisation de la justice internationale.

Rappelons le contexte: en 1996, après huit ans d’une effroyable guerre civile, le Liberia semble s’engager dans une période de pacification après la signature d’un accord de paix entre les quatre principaux chefs de guerre. Le 19 juillet 1997, Charles Taylor est élu avec plus de 75% des voix. Sa campagne d’intimidation cristallisée par son slogan «no Taylor, no peace» a payé. Ainsi que le résume un observateur: «Les Libériens se sont dit, qu’importe le sang qu’il a sur les mains, il faut l’élire pour retrouver la paix.»

Estimant le président Charles Taylor incontournable, les Nations unies tentent de relancer le processus de paix. C’est d’autant plus important que Charles Taylor s’est allié avec la guérilla sanguinaire du RUF en Sierra Leone voisine afin de tirer profit de l’extraction des diamants – les fameux diamants du sang –, plongeant ce pays et toute la région dans le chaos et la guerre civile. Le nombre de morts dans la seule Sierra Leone dépasse alors les 200 000.

Les Nations unies parviennent à mettre sur pied une conférence de paix, qui doit s’ouvrir le 4 juin 2003 au Ghana en présence de quatre chefs d’Etat africains. C’est ce matin même, alors que Charles Taylor vient d’atterrir au Ghana, que le procureur du Tribune spécial pour la Sierra Leone, David Crane, lâche sa bombe judiciaire: il dévoile l’inculpation de Charles Taylor, accusé de «porter la plus lourde responsabilité pour crimes de guerre et crimes contre l’humanité». Il accuse le président libérien de terroriser des populations civiles, de meurtres, de viols, d’esclavagisme sexuel, de torture, d’enlèvements, de travail forcé et d’utilisation d’enfants soldats. Aussitôt averti, Charles Taylor rentre précipitamment dans son pays.

C’est la stupeur, la colère et la consternation parmi les chefs d’Etat africains et les Nations unies, dont David Crane est pourtant un fonctionnaire. Leur lecture est simple: le dévoilement de l’inculpation signe la mort du processus de paix qui était sur le point de s’enclencher. Pire, il pousse Charles Taylor à s’accrocher au pouvoir au risque de déchaîner une violence encore plus terrible, n’ayant plus rien à perdre. Exaspéré par «l’irresponsabilité» du procureur Crane, le chargé d’affaires américain à Monrovia suggère même «d’arrêter le procureur et de le juger».

Plus tard, David Crane défendra sa décision de torpiller sciemment les pourparlers de paix: «Je voulais montrer aux Africains de l’Ouest que nul n’est au-dessus de la loi, que la primauté du droit l’emporte sur la primauté des armes, que d’un trait de plume un seigneur de guerre peut perdre tout crédit aux yeux de ses pairs. Mon intention n’était pas de faire arrêter Charles Taylor. Je voulais l’extraire du processus de paix. Je savais que de nouvelles livraisons d’armes allaient arriver à Monrovia. Taylor avait déjà signé 14 cessez-le-feu et 8 accords de paix, dont il n’avait respecté aucun. Je voulais l’empêcher d’en signer un, car il aurait été ensuite très difficile de l’inculper.»

David Crane, en faisant le pari de rendre publique l’inculpation de Charles Taylor, déclenche une dynamique politique qui lui donnera raison… à terme et au prix de multiples rebondissements. […] Bien que jugeant la décision du procureur irresponsable, les gouvernements africains, ainsi que Washington et Londres, saisissent l’opportunité d’un Taylor fragilisé militairement et désormais tenu pour un criminel de guerre pour le pousser à abandonner le pouvoir. L’addition des rapports de force et de son inculpation va s’avérer efficace.

Charles Taylor, cependant, parvient à négocier son départ en exil vers le Nigeria en échange de l’assurance de son impunité […] s’il s’abstient de toute intervention dans la vie politique de son pays. Autrement dit, le prix de la pacification du Liberia passe par la liberté et l’impunité accordées à Charles Taylor. Un prix moralement et politiquement acceptable, ont estimé les gouvernements d’Afrique de l’Ouest et Washington. En novembre 2003, Taylor s’exile au Nigeria. Son départ sonne la fin de quatorze années de guerre civile au Liberia, laquelle avait conduit à l’effondrement de l’Etat et à la déstabilisation de ses voisins.

La justice est alors mise hors jeu. Retournement final: inquiet du rôle que joue encore en sous-main Charles Taylor, le Nigeria décide d’arrêter l’ex-président pour le remettre au Liberia. Après une tentative avortée de fuite vers le Cameroun dans une Range Rover chargée de paquets d’argent cash, il est arrêté, puis transféré à La Haye pour y être jugé par le Tribunal spécial pour la Sierra Leone. C’est devant ce tribunal qu’il y a quelques semaines Naomi Campbell, le célèbre mannequin, a raconté comment, au milieu de la nuit, elle reçut du dictateur «des petites pierres sales», les diamants du sang.

In fine, l’analyse de David Crane s’est avérée correcte: en torpillant le processus de paix, l’inculpation publique de Charles Taylor a permis au Liberia de retrouver… la paix. Mais la marginalisation effective de Taylor n’a pu se faire qu’en sacrifiant initialement la justice. C’est donc la conjonction d’une diplomatie judiciaire déterminée – bien que mise provisoirement entre parenthèses – et d’un rapport de force favorable qui a permis à David Crane de gagner son pari et aux habitants du Liberia de retrouver la paix.

Pierre Hazan, «La paix contre la justice?Comment construire un Etat avec des criminels de guerre», Editions André Versaille.

Reproduire
Commenter
Texte - +