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Infertilité mercredi 21 août 2013

Masculin stérile

Olivier Poivre d’Arvor. (AFP)

Olivier Poivre d’Arvor. (AFP)

Dans un roman qui paraît aujourd’hui, Olivier Poivre d’Arvor, directeur de France Culture, raconte la découverte de son infertilité, alors que, longtemps, il n’a pas voulu d’enfant. En un retournement psychologique spectaculaire, il se battra deux ans durant pour adopter, seul et dans la force de l’âge, une fillette rencontrée au Togo

Alors qu’il n’a jamais voulu d’enfant, Olivier Poivre d’Arvor, ancien diplomate et actuel directeur de France Culture, découvre à 50 ans qu’il est stérile. S’ensuit un véritable effondrement, puis une quête insensée d’alternatives, parmi lesquelles l’éventualité de faire féconder son amante par son frère Patrick, «l’hyper-fertile de la famille». Mais l’essentiel est ailleurs. Le jour où j’ai rencontré ma fille, qui sort en librairie au­jour­d’hui, relate la rencontre ­salutaire, au Togo, d’Olivier Poivre d’Arvor avec une orpheline de 7 ans, et l’adoption en forme de coup de foudre de l’un pour l’autre, et inversement. Roman biographique qui, parfois, confine à ­l’ex­hibitionnisme, émouvant, écœu­rant, ce livre dit la cruauté et l’arbitraire des barrières biologiques, tout comme la puissance d’un désir d’enfant au masculin lorsqu’il tourne à la rage. Rencontre avec son auteur, comme sur un divan.

Le Temps: Votre livre vous dévoile, parfois jusqu’à l’impudeur. Pourtant, il est vendu comme un roman. Quelle est sa part de fiction?

Olivier Poivre d’Arvor: Au départ, il a bien été écrit comme un roman, avec tout un appareil de dissimulation; le narrateur n’était pas l’auteur, les personnages étaient cachés derrière des pellicules de fiction. Lorsque je l’ai livré à mon éditeur, il m’a fait comprendre que je devais me débarrasser de cette espèce de coquille. Je l’ai alors entièrement remanié. Mais il y a encore des résidus de cette enveloppe. Peu de choses trichées, mais des ellipses, des silences, des gens dont je n’ai pas parlé.

– Cette coquille, à quoi servait-elle? Et que protège-t-elle encore?

– D’abord, ce n’est pas évident de dire publiquement que l’on est stérile. Cela fragilise énormément. J’ai donc hésité avant de le faire. Ensuite, je craignais qu’on m’accuse d’exploiter à des fins sensationnalistes un sujet intime, ce qui arrivera sans doute. Enfin, j’ai laissé des éléments de côté parce qu’ils auraient donné trop de pathos à un récit que je voulais centré sur cette rencontre avec ma fille. En vérité, après la découverte de ma stérilité, je suis passé par des moments qui étaient bien plus douloureux que ce que j’écris. Et le processus d’adoption, déjà très compliqué dans le livre, l’a été plus encore dans la réalité. A un moment, tout semblait perdu, au point que j’ai sérieusement envisagé de m’installer en Afrique pour vivre avec ma fille. Par ailleurs, je ne me suis pas trop étendu sur ma relation avec les femmes.

– Mais vous en dites déjà énormément. Surtout quand, après la découverte de votre stérilité, vous en cherchez l’origine en remontant le fil de vos relations. On en apprend beaucoup sur votre vie sexuelle…

– Il y aurait beaucoup plus à dire. Parce qu’au fond, un homme qui se découvre stérile à 50 ans n’a vraisemblablement pas voulu avoir d’enfant avant. Pourtant, des femmes ont été enceintes de moi, et j’ai toujours tout fait pour que ces enfants ne naissent pas. Par ailleurs, j’ai longtemps vécu dans la certitude d’avoir des enfants quelque part. Plus exactement, un au Brésil, et un aux Etats-Unis.

– Comment avez-vous vécu avec l’idée de cette progéniture, quelque part dans le monde?

– Avant de me savoir stérile, cette idée servait une espèce de rêve de liberté, une absence d’ancrage, une forme d’inconséquence, avec toute la beauté que cela comporte. Je ne porte pas de jugement rétrospectif. Mais au moment où le diagnostic est tombé, le réveil a été terriblement violent. Ma mère était en train de mourir, j’étais stérile, toutes mes histoires d’amour étaient des apories… J’ai soudain eu le sentiment que ma vie n’avait pas de sens si c’était pour traînasser là, diriger une chaîne de radio, ou que sais-je. J’ai vraiment pensé à me foutre en l’air.

– La stérilité, dans l’imaginaire masculin en particulier, est souvent associée à l’impuissance…

– Parce que l’homme tire sa ridicule domination sur les femmes de sa capacité à se reproduire à point d’âge. Les femmes ont cette limite biologique. Un homme qui apprend sa stérilité se découvre limité. Moi, par exemple, j’ai longtemps eu ce fantasme: dans mes vieux jours, je rencontrerai une jeune femme de 20 ans à Madagascar, à qui je ferai de beaux enfants, et nous vivrons heureux sur cette île que j’adore… Ma stérilité a brutalement mis fin à ce fantasme. Et, à ce moment-là, je suis devenu adulte dans la douleur.

– Votre livre raconte comment vous avez dû vous approprier ce mot, «stérile», un adjectif essentiellement féminin. Cela passe-t-il forcément par la prise de parole en public?

– Quand j’ai écrit ce livre, je voulais surtout parler de la rencontre avec ma fille. Je n’ai pas pensé au phénomène de société, et ce tabou incroyable autour de l’infertilité masculine. Lorsqu’on se découvre stérile, on souffre d’une extrême solitude. Si je sortais du placard en disant que je suis homo, tout irait très bien, je serais un parmi des millions. Des hommes stériles, il y en a pourtant beaucoup. Mais dans l’Histoire ou dans les mythes fondateurs, on n’en trouve aucun. Des femmes, oui, énormément. Des femmes reléguées ou répudiées parce qu’elles ne pouvaient donner d’enfant au roi, etc. Les hommes stériles, personne n’en parle jamais.

– Votre désir d’enfant se manifeste violemment alors que votre mère est en train de mourir. Vous entreprenez alors, envers et contre tout, d’adopter, seul, comme pour nier toute limite biologique ou sociale. Votre livre est-il le manifeste d’un certain droit à l’enfant?

– Non, je ne pense pas qu’il y ait un droit à l’enfant. (Silence) Enfin… à la réflexion, peut-être. Après tout, il n’y a pas de raison que les homosexuels, les gens seuls ne puissent pas élever un enfant s’ils le souhaitent. Comme si seuls les bien-portants socialement pouvaient le faire, que seuls les enfants nés d’un acte sexuel étaient valides. Les autres aussi ont de la valeur, ceux que l’on n’a pas fabriqué soi-même mais dont on s’occupe, ceux qu’on fait faire à d’autres… Père ou mère, on ne l’est pas biologiquement, on le devient. Combien d’enfants ne sont pas reconnus par leur père, pas pris en charge par leur mère? Je n’ai pas accouché, et je n’ai pas allaité, mais si être mère, c’est protéger, nourrir, câliner, habiller, etc., alors je me sens totalement mère.

– Vous vous sentez davantage mère que père?

– Je ne m’étais jamais posé la question de cette manière…

– On se le demande pourtant, dans la mesure où votre livre évoque beaucoup votre mère, et jamais votre père…

– Mon père n’a pas été la figure centrale de mon enfance. Disons, pour faire simple, que j’aimerais être la mère que j’ai eue, mais pas le père que j’ai eu. Je l’aime beaucoup, ce n’est pas le problème. Mais – je pars du principe que mon père ne lit pas votre journal – il se trouve qu’à 25 ans, j’ai rencontré un homme, un écrivain russe, qui est devenu mon père adoptif. Je suis allé me chercher un autre père, en somme.

– Et c’est ce père-là que vous aimeriez être?

– Non, lui n’a pas eu d’enfant. Il n’en voulait absolument pas. C’est ce qui nous a permis de nous lier. D’ailleurs, je suis aussi son héritier. Il a 85 ans aujourd’hui, vit entre Paris et la Grèce… Je me suis beaucoup identifié à cet homme-là. (Un ange passe)

– Ce que vous me dites n’est pas banal. Vous ne pensez pas qu’il vaudrait mieux le raconter à un psychanalyste, plutôt qu’à des journalistes?

– C’est vrai que, depuis quelques jours, et à force de faire des interviews, je me dis qu’il y aurait matière à consulter. Mais je me suis toujours refusé à cet exercice depuis que j’ai entendu dire que Pierre Jean Jouve n’a plus pu écrire une ligne après avoir vu un psy. Mon inconscient, je l’aime ainsi, je le vois comme un terreau, une matière mal maîtrisée. Un livre, on l’écrit parce qu’il nous encombre. On l’expulse. Vous savez, un jour, j’écrirai un livre qui s’appellera Mon Frère. Ce livre-là, par exemple, je n’ai aucune envie de le donner à un psychanalyste.

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