Texte - +
Imprimer
Reproduire
revue de presse jeudi 26 janvier 2012

La «Genferei», genre en recrudescence

(DR)

(DR)

Même si le magistrat genevois Mark Muller doit bénéficier de la présomption d’innocence, il devra être totalement blanchi s’il veut sauver sa peau de conseiller d’Etat. Mais, question capitale, cette affaire constitue-t-elle une nouvelle «genevoiserie»?

Il faut aller sur Wikipédia germanophone * pour en savoir davantage. Une Genferei, en Suisse, depuis le XIXe siècle, c’est la manière dont on caractérise, en plaisantant, les scandales politiques et les disputes qui se produisent dans le canton de Genève avec un certain degré de régularité. Et le mot en français, eh bien, c’est une «genevoiserie». Historiquement, l’une des premières genevoiseries renvoie aux sanglantes émeutes de 1864 qui ont suivi la dernière tentative de James Fazy d’être élu au gouvernement cantonal et avaient nécessité l’intervention des troupes fédérales. «Quant à l’enquête que mena Berne dans la foulée, nous apprend le blog «Passé présent», elle n’arriva pas à désigner les responsables des troubles, tant cette affaire était compliquée…»

Depuis, dans un sens plus large, le terme de «genevoiserie» est utilisé pour décrire le caractère un poil belliqueux des «gueules élastiques» et le plaisir qu’ils y trouvent: écoutez à ce propos la chronique satirique de Pascal Bernheim sur RSR-La Première, savamment intitulée la «Genferei Attitude». Car il faut bien l’avouer: ces derniers temps marquent une recrudescence de la genevoiserie. Avec la conseillère d’Etat Michèle Künzler (Verts), empêtrée dans la calamiteuse désorganisation des transports publics. Avec sa collègue Isabel Rochat (PLR), qui tente de faire face à une police en révolte depuis la nuit des temps. Mais, surtout, avec Mark Muller (PLR) – et là, beaucoup parlent de la Genferei de trop – autour duquel la justice resserre son étau après le Nouvel An agité du magistrat au Moulin à danses, que Peter Rothenbühler a pris soin d’expliquer – dans la langue de Goethe – aux Alémaniques via ses «Notes quotidiennes» du Matin Dimanche.

Et L’Hebdo paru ce matin écrit, lui, que «politiques et médias incriminent les trois magistrats concernés, […] jusqu’à demander ouvertement la démission des deux derniers. Et pour ne rien arranger, le Conseil d’Etat se montre incapable de gérer de manière collégiale cette succession de crises. «Face à la tourmente, observe le journaliste Pascal Décaillet, il n’y a eu aucune réaction claire, cinglante, unie, cohérente, du gouvernement.» Les collègues de Mark Muller lui ont même demandé s’il avait pensé à démissionner.»

Mais dans le fond, il adore ça, le trublion de la République. Il suffit de le lire dans Le Nouvelliste: «Imaginez une ville, au bout d’un lac. Une police qui ne veut pas obéir. Des transports qui ne fonctionnent pas. Un magistrat qui part en piste et réveillonne avec un sonore fracas. Tout le monde qui gueule. Et pourtant, la vie qui va. C’est Genève. Il y a ceux qui adorent, j’en fais partie. Et ceux qui n’en peuvent plus. Ils rêvent du bouton rouge: allez, juste pour se faire plaisir, Hiroshima, on appuie, et puis basta, ne plus jamais entendre parler de ces emmerdeurs. Liquidée, Genève, napalmisée. Il n’y aurait plus qu’à reconstruire, dans le style champêtre de l’arrière-pays savoyard. Avec des bars PMU. Et des églises.»

Reste que la dernière affaire en date, celle qui touche précisément Mark Muller, fait à nouveau ce jeudi l’objet de la une de la Tribune de Genève, éditorial à la clé, où il est notamment écrit que la mise en prévention du conseiller d’Etat «fait puissamment monter la pression sur le magistrat». Car désormais, la question de la démission, «posée avec un certain embarras voilà quelques jours encore, se trouve aujourd’hui sur toutes les lèvres, y compris celles de ses partisans. […] Mark Muller doit bénéficier de la présomption d’innocence. Mais il ne peut y avoir de demi-mesures. Ce n’est que s’il est totalement blanchi qu’il pourra sauver sa peau de conseiller d’Etat.»

Mais «personnellement, lui conseille Christophe Passer dans sa dernière chronique de L’Hebdo, si je me retrouvais surpris dans une boîte de nuit, aux abords de potron-minet, à traînasser dans les toilettes du personnel avec une copine, j’éviterais de prendre mes grands airs. Je la mettrais en veilleuse, et pour ainsi dire dans ma culotte. Et je ne suis même pas ministre. Et puis je rentrerais prendre une douche tiède et une aspirine sans me soucier du barman. Ce n’était donc pas une bonne idée, monsieur Muller, d’aller se finir au Màd à Nouvel An, et de s’envoyer des verres avant de s’empoigner avec l’homme du bar. Il ne s’agissait pas d’un problème moral, ni éthique, ni même festivoéthylique, et surtout pas privé, genre j’suis comme tout le monde. Ça n’avait rien à voir avec un «comportement inadéquat» (le terme à pisser de rire, si j’ose circonstanciellement dire, que Mark Muller a utilisé dans sa contrition). C’était juste une bonne grosse connerie.»

Du coup, c’est Le Courrier qui, excédé comme jamais par l’affaire, pète les plombs. Extraits de son billet «Màd Mark au bal des faux derches», qui est un morceau de bravoure. «Une banale chicorée entre un fêtard, même conseiller d’Etat, et un barman finit en scandale politique dans une petite ville avec des tas de petits cons qui savent ce qui s’est passé parce qu’ils l’ont entendu dire de quelqu’un qui l’avait entendu dire de quelqu’un qui connaissait quelqu’un qui le savait. Ça dégoise dans toutes les arrière-salles et ça tartine des pages entières dans les quotidiens, et ça ouvre le journal télévisé du soir… Bref, on se retrouve dans un marigot bien coassant, peuplé d’une foultitude de batraciens prêts à dire n’importe quoi à n’importe qui, pour donner l’impression d’avoir quelque chose à dire.»

Et de poursuivre: «Heureuse République, que celle qui peut se permettre d’ériger une rixe de bar en affaire d’Etat. […] Que le conseiller d’Etat PLR Mark Muller ait ou non, bourré ou non, entamé l’année 2012 en boxant ou non un barman, on s’en fout comme de l’An XL du calendrier républicain. Parce qu’on a bien d’autres griefs, politiques ceux-là, à exprimer à l’encontre du conseiller d’Etat radelibe, placé là où il l’a été par les milieux immobiliers pour mener la politique du logement désastreuse qu’il a effectivement menée.» Alors? Alors, «il a parfaitement raison de ne pas vouloir démissionner. Du moins pas pour cela. […] En démocratie, le juge politique des hommes et des femmes politiques, c’est le peuple qui les élit. Pas les médias. Et le tribunal, ce sont les élections. Pas les rumeurs. Et le lieu politique du jugement, c’est l’urne. Pas le Moulin à danses. Et le jugement est fondé sur des critères politiques. Pas sur des pochtronneries de fin de réveillon.» «Allez, assumez, Monsieur Muller, assumez, c’est ainsi que vous serez respecté. Mais ne démissionnez pas», renchérit le blog «Les hommes libres» hébergé par la Tribune de Genève.

Au bout du compte, tout ça énerve beaucoup la conseillère administrative Sandrine Salerno qui, sur son blog, vient d’écrire, pour relativiser: «Genferei, Genferei: et si parfois on faisait comme Genève? Voici une nouvelle qui fait du bien: la Ville de Genève (j’insiste sur Ville) arrive en tête du comparatif annuel établi par l’Institut des hautes études en administration publique (IDHEAP) et par PME Magazine concernant les finances publiques des villes suisses. Ce classement, conçu afin d’apporter un éclairage sur la santé financière des collectivités publiques, permet de déterminer quels sont les bons et les mauvais élèves en matière de gestion financière. Et cette année, Genève est la meilleure.»

Y a quand même une justice.

* A noter que depuis la parution de cette revue de presse ce jeudi matin 26 janvier 2012, il existe désormais un article «Genevoiserie» sur Wikipédia francophone.

Reproduire
Texte - +