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genève mercredi 17 mars 2010

Le Forum humanitaire mondial en sursis

Micheline Calmy-Rey et Kofi Annan avant le lancement en grande pompe du Forum humanitaire mondial. (AP)

Micheline Calmy-Rey et Kofi Annan avant le lancement en grande pompe du Forum humanitaire mondial. (AP)

L’état financier de l’organisation est catastrophique, malgré le soutien de la Confédération et la présidence de Kofi Annan

La photo était parfaite. On y voyait une Micheline Calmy-Rey pimpante représenter la Confédération aux côtés d’un Kofi Annan sérieux et investi – les mauvaises langues y décèleront déjà une certaine réserve. Le Forum humanitaire mondial (FHM) a été lancé en grande pompe à l’automne 2007. Il est donné quasiment mort moins de trois ans après.

Les bruits courent à travers Genève et se ressemblent: le directeur des opérations a été licencié il y a quelques semaines et la situation financière de l’organisation est pour le moins catastrophique: le déficit de l’année 2009 – sur un budget de 4 à 5 millions de francs – serait considérable; les charges sociales des employés n’ont pas été payées pendant des mois; un consultant ayant collaboré une demi-année attendrait toujours sa solde.

Chacun se renvoie la balle

«Ce n’est pas un secret que nous quêtons les financements, reconnaît Walter Fust, directeur général du Forum. La campagne pour la justice climatique a quelque peu grevé le budget 2009 et nous avons dû réduire notre personnel de 16 à 12 collaborateurs début février. Nous discutons actuellement avec Berne de différentes formes que pourrait prendre le FHM à l’avenir.» Les membres du conseil de fondation, eux, orientent les curieux vers leur porte-parole londonien. Steve Morris se borne à lâcher: «Le conseil est en train d’examiner les orientations futures, dans le contexte actuel de crise économique.» Les sponsors, qu’il s’agisse de la Ville de Genève, de l’Etat français ou du Luxembourg, assurent ne pas être au courant de telles difficultés.

En sourdine, chacun se renvoie néanmoins la balle. Tantôt, c’est Berne qui est visé pour n’avoir pas investi assez dans le projet, tantôt ce sont les responsables – Kofi Annan à la présidence et Walter Fust à la direction générale – ou les administrateurs du Forum à qui l’on reproche leur manque d’engagement. «La Confédération a été quelque peu inconséquente dans son soutien, relève Yves Lador, consultant de la Genève internationale. Plusieurs enjeux se sont mêlés: garder Kofi Annan à Genève, occuper Walter Fust qui quittait la Coopération suisse… Les choses ont été un peu bricolées et Berne a manqué de suivi politique et économique.»

«Micheline Calmy-Rey était très enthousiaste mais elle a obtenu un appui limité du Conseil fédéral, éclaire Meinrad Studer, ancien directeur du Forum. Christoph Blocher, notamment, a réclamé des conditions drastiques en contrepartie des fonds de la Confédération, comme l’exigence faite au FHM de trouver lui-même 90% de son financement dès 2008.

Berne s’est engagé à hauteur de 1,3 million de francs en 2007, un million annuel ensuite. Une somme jugée insuffisante par nombre de gros donateurs, qui ont préféré attendre des résultats avant d’investir. Seuls l’Allemagne, le Luxembourg et le Liechtenstein ont apporté leur aide dès le début. La France et la Norvège se sont ajoutées ensuite. «La communauté internationale a été fâchée, car elle n’a pas été informée du lancement de ce projet. Elle a donc laissé la Suisse se débrouiller avec son bébé», lance un observateur du monde humanitaire. Berne, dès lors, réfléchit à retirer ses billes. «La situation du Forum est connue de la Confédération qui l’analyse actuellement afin que les décisions nécessaires puissent être prises», indique-t-on laconiquement au Département fédéral des affaires étrangères.

Les dirigeants du Forum, de leurs côtés, se seraient montrés peu motivés par la recherche de fonds. «Kofi Annan est bien plus intéressé par sa propre fondation», regrette-t-on ici et là. «Faux, il a même investi de ses fonds personnels dans l’aventure. On ne peut rien lui reprocher, pas plus qu’à la Suisse. Ce sont les autres Etats et fondations n’ayant pas honoré leurs promesses qui nous ont menés là», indique-t-on à l’interne. «Si tous les gouvernements ayant annoncé des soutiens avaient effectivement apporté l’argent, nous nous en serions bien sortis», confirme Walter Fust, reconnaissant cependant un problème structurel ayant empêché le FHM de prendre son envol: «Difficile de mener à bien des projets ambitieux lorsque l’on doit aussi assurer son financement.»

Les ressources humaines du FHM sont une autre difficulté. Le directeur des opérations, Martin Frick, vient d’être licencié. «Il a tué le Forum, note une source très proche du dossier. Il avait son propre agenda. Cet homme est un diplomate, non un gestionnaire, mais il est incapable de travailler en équipe.» Martin Frick, qui refuse de répondre à nos questions, avait été «prêté» à l’organisation genevoise par le gouvernement allemand, avant de poursuivre le mandat de son propre chef.

«Davos humanitaire»

Si la récolte de fonds s’est avérée si difficile, c’est peut-être aussi parce que le projet n’a pas été clairement défini au départ. «L’idée initiale était de lancer une plateforme de dialogue sur les défis humanitaires. Quand Kofi Annan a accepté la présidence, les choses ont pris une autre tournure et l’organisation s’est articulée autour d’un conseil de fondation de très haut niveau. Ces personnalités ont une disponibilité limitée et n’ont pas de lien étroit avec Genève. L’esprit de départ s’est peu à peu dissipé», déplore Meinrad Studer. Le concept de «Davos humanitaire», ensuite, a fait son chemin, sans réussir vraiment à se concrétiser. L’idée de consacrer les énergies du FHM au réchauffement climatique s’est finalement imposée. «Nous sommes circonspects depuis toujours quant à l’efficacité de ce forum, admet un diplomate d’un gouvernement partenaire. Il intervient en surplus de moult initiatives existant déjà. Nous ne voyons pas quelle est sa valeur ajoutée.» Deux conférences ont été organisées et quelques projets ont été mis sur pied, tel l’utilisation d’antennes téléphoniques en Afrique comme stations météo. Ont-elles senti que le vent tournait?

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