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Musique lundi 27 février 2012

Systématique Justice

Justice – Gaspard Augé et Xavier de Rosnay – sur scène: «Il y a chez nous quelque chose d’épique, presque romantique.» (Keystone)

Justice – Gaspard Augé et Xavier de Rosnay – sur scène: «Il y a chez nous quelque chose d’épique, presque romantique.» (Keystone)

Le duo d’électro entame une nouvelle tournée mondiale, armé d’un live show calibré pour galvaniser les foules. Rencontre avec les icônes de la French touch, en marge de leur passage samedi à Zurich

Rock stars sans guitare. Electro sous disto. Justice en live, c’est un son immédiatement reconnaissable. La puissance implacable d’une musique générée par les ordinateurs. Et puis la plénitude, le grain des instruments analogiques que les deux Français aiment combiner, en studio, pour sculpter cette esthétique mi-dancefloor mi-flamboyante qui fait leur signature.

Sous les harmonies discoïdes et saturées, les batteries ont du plomb sous la peau et du groove dans le sang. Un simple geste de la main depuis la scène, où Gaspard Augé et Xavier de Rosnay bidouillent leurs surfaces de contrôle planqués derrière l’immense console hérissée de clignotants qui fait office de décorum, et deux milliers de corps quittent le sol, bras levés, oreilles hors d’haleine. De passage samedi soir au Digital Maag Festival de Zurich, les deux icônes de la French touch ont rappelé à quel point ils excellent à soulever les foules à coup de curseur et de molette à volume. Leurs premiers jalons dans les stades du monde entier, en 2008, avaient placé la barre haut; en témoignait un DVD, A Cross the Universe, qui suivait la sortie de leur premier album coup de poing, le bien-nommé †.

Quelques mois après la parution d’Audio, Video, Disco, douze nouveaux titres moins noctambules, aux envergures prog-rock un brin grandiloquentes, Justice a repris la route, soir après soir. Un semi-remorque bourré de sound-systems et de matériel d’éclairages – la fameuse croix en néon qui leur sert d’emblème, et quelques heures de sommeil sauvées à bord d’un bus aux allures de chambre d’hôtel roulante. Un enchaînement non-stop qui les emmènera des pays nordiques à l’Amérique du Sud, à l’heure où on murmure que les deux Parisiens pourraient bien prêcher cet été en Suisse romande sur une grande scène festivalière.

Un bain de public, donc, une manière presque industrielle de vivre le live, qui contraste avec les mois passés à régler en amont chaque nappe de synthétiseur, chaque boucle rythmique, chaque ligne de voix. «Notre approche diffère totalement de celle d’un groupe de rock, qui étrenne de nouvelles chansons sur scène avant de passer trois semaines sous les micros pour enregistrer un disque.» 19h, fin de soundcheck. La pénombre d’une loge baignée de fumée, le cuir des blousons, Gaspard Augé sous ses épaisses boucles, Xavier de Rosnay derrière sa fine moustache. «Pour chaque album, on a passé un an et quatre mois à travailler. Un groupe de rock, c’est une équipe. Il y a les musiciens, mais aussi un producteur, un ingénieur du son, un responsable du mixage. Nous, on fait tout tout seuls, depuis la constitution du studio lui-même jusqu’à la production, en passant par l’écriture des titres. Personne n’entend une seule note de notre musique avant qu’elle soit entièrement finalisée. Ça nous plaît ainsi. Etre son premier public est un luxe indispensable.»

Rigueur du défouloir («Stress» ou «Waters of Nazareth»), électro-pop fluorescente («D.A.N.C.E»), en passant par des seventies teintés de heavy metal et de touches d’orgue crypto-classiques («Audio, Video, Disco»): si les confluences musicales de Justice sont éparpillées voire contradictoires, c’est leur symbiose qui fait la force du duo, et sa capacité à fédérer un public de stade. «On a très peu d’influences proprement électroniques. Au fond, aujourd’hui, le terme électro ne veut plus dire grand-chose. David Guetta fait de l’électro. On fait de l’électro. Nos musiques n’ont rien à voir, si ce n’est que leur existence est tributaire des technologies informatiques.»

Oui, les Justice, graphistes de formation, ne sont pas des instrumentistes au sens où l’entend la tradition. En sont-ils moins des musiciens? «Est-ce que Malevitch ou Rothko sont moins des peintres parce qu’ils ont quitté la figuration et utilisent des formes géométriques ou des strates de couleur? Est-ce qu’on mesure la qualité d’une bande dessinée à la nature académique du trait? Ce débat est clos dans tous les domaines artistiques, à part en musique.» Ce qui ne veut pas dire que le binôme tourne le dos aux instruments acoustiques ou analogiques, au contraire. «Sur notre premier album, après avoir composé les titres, on a passé des mois à remplacer chaque note par des micro-samples trouvés ici et là, un dixième de seconde de telle basse, de tel clavier, de tel chorus. Sur Audio, on a enregistré nous-mêmes les instruments. Pour conserver leur instabilité, et obtenir cette esthétique plus diurne, plus légère, comme un disque à écouter en bagnole.»

La première mouture de Justice en scène cultivait un certain jusqu’au-boutisme de la cogne jouissive. Le nouveau show, lui, pousse à son paroxysme la tension induite par l’introduction successive des différents patterns. «On a voulu assumer cette puissance de la retenue, être plus lent dans les tempos, plus crasseux, moins synthétiques. Et puis il y a chez nous quelque chose d’épique, presque romantique. Une veine mélodique très française, un côté hyper-naïf, qui fait un peu chialer.» Une science de l’attente, aussi, une systématique du désir attisé et de la libération offerte; samedi à Zurich, les batteries se taisaient presque la moitié du temps. «Les changements sont constants, très rapides. C’est une manière de maintenir l’adrénaline.»

Un calcul soigneusement pensé, à tel point que les live du groupe ne laissent aucune place ni à l’improvisation, ni à l’inspiration du moment, comme pour mieux se tenir constamment sur la ligne de démarcation des genres. Ni musique de danse, ni musique de chant, encore moins musique d’incarnation (Gaspard Augé et Xavier de Rosnay disparaissent littéralement derrière leur light-show). En scène, Justice joue une musique de l’épreuve et de la communion. Dans la salle, les corps s’entrechoquent, se jettent les uns contre les autres. Poings levés, gorges déployées, hochements compulsifs. Pas une danse; une transe. «On aime ces réactions. C’est une nouvelle manière de participer au concert que la jeunesse s’est inventée. A vrai dire, si les gens dansaient, ce serait terriblement décevant.»

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