Texte - +
Imprimer
Reproduire
opinions mardi 23 mars 2010

Le renforcement du suisse-allemand pose un vrai problème national

Antonio Hodgers

(Keystone)

(Keystone)

Antonio Hodgers, conseiller national (Verts/GE), s’est récemment installé à Berne pour un an. A ses yeux le dialecte, toujours plus répandu, complique l’intégration du Romand comme du migrant

«Salut, Lyste, y a longeim qu’on ne s’est pas viu. Com’tei qui và? Ne, y boisnus, dim la m’me di nové c’meue.» Voilà ce qu’entendraient dans les rues de Genève les Suisses alémaniques qui se sont rendus ces jours au Salon de l’automobile si les Genevois avaient gardé l’usage de leur dialecte local encore parlé il y a deux siècles. Cela vous fait sourire? C’est pourtant ce que vivent les Romands lorsqu’ils vont en Suisse alémanique. Le renforcement du dialecte est une réalité et pose un problème national.

La frustration est grande, après avoir bûché au moins sept ans à l’école sur une langue aussi belle que difficile qu’est l’allemand standard, de s’apercevoir que la région germanophone de notre pays reste linguistiquement hermétique du fait de l’usage courant du suisse-allemand. Bien sûr, en parlant allemand, on se fera comprendre par la population locale. Mais échanger est plus que comprendre; il s’agit d’investir la dimension émotionnelle d’une langue.

Or, force est de constater que les Suisses alémaniques considèrent l’allemand standard comme une langue distante et fonctionnelle. Il est d’ailleurs frappant de lire dans une étude que 52% des Suisses alémaniques considèrent l’allemand comme une langue étrangère. Albrecht von Haller disait déjà au XVIIIe siècle: «Ich bin ein Schweizer, die deutsche Sprache ist mir fremd» («Je suis Suisse, mais la langue allemande m’est étrangère»). En somme, la première langue nationale constitutionnelle de la Suisse – le Hochdeutsch – n’est la langue maternelle de personne et est considérée comme une langue étrangère dans toutes les régions linguistiques du pays. Beau paradoxe helvétique!

Cette situation suisse alémanique, que les experts appellent «diglossie modale» – le fait de parler une langue et d’en écrire une autre – n’est pas sans conséquences. Premièrement, elle crée un frein à la mobilité professionnelle et de formation. En effet, il est difficile pour un Romand d’accéder à des places de travail ou à certaines études pour lesquelles la compréhension du dialecte s’avère importante.

Deuxièmement, elle rend plus compliquée l’intégration des migrants, qui doivent apprendre non pas une, mais deux langues.

Troisièmement, les dialectes servent de socle à une identité territoriale et sociale qu’on ne partage pas facilement. On entend souvent les Suisses alémaniques dire que leur dialecte ne peut pas vraiment s’apprendre; il est trop lié à sa dimension familiale et affective pour qu’un étranger (qu’il soit Vaudois ou Chinois) puisse réellement y pénétrer. Sans que cela se transforme en rejet de l’autre, ce sentiment alimente l’idée d’un noyau dur de la culture suisse alémanique qui reste intouchable pour quiconque n’y est pas né.

Ces dernières décennies, le suisse-allemand a eu tendance à se consolider au sein des écoles et des médias. Près de 40% des cours à l’école primaire et la majorité des programmes de la DRS1 sont exclusivement en dialecte. L’avènement des nouvelles technologies chez les jeunes contribue beaucoup à la forme écrite de celui-ci. Si le trend se maintient, nous aurons un vrai problème de cohésion nationale. Car le renforcement du dialecte au détriment de l’allemand standard sera vécu par le reste du pays, et par l’étranger, comme un repli des Suisses alémaniques sur eux-mêmes.

Sur la base de ce constat, trois scénarios principaux peuvent être élaborés. Le premier consiste à limiter l’usage du dialecte aux espaces familiaux, de l’enfance et à certains lieux culturels. L’essentiel de la formation, des relations de travail et de communication publique devra se faire en allemand standard, à l’image de la situation il y a plusieurs décennies. Dans ce cas, il faut une politique volontariste pour freiner le dialecte et ainsi inverser la dynamique actuelle. Mais la majorité des Alémaniques seront-ils d’accord de limiter leur langue maternelle?

Le deuxième scénario considère que le suisse-allemand mérite d’être une langue nationale, en lieu et place de l’allemand. Après tout, le flamand est aussi un dérivé de l’allemand et fonctionne comme langue nationale des Pays-Bas et d’une partie de la Belgique. Ce scénario aurait des conséquences importantes pour les minorités linguistiques nationales: elles devront apprendre le suisse-allemand. Seront-elles d’accord de renoncer à une langue parlée par plus de 90 millions d’Européens pour celle de 5 millions de Suisses?

Le troisième scénario reformule le pacte linguistique suisse: au lieu d’avoir plusieurs langues nationales, nous devrions décider d’une seule langue nationale et des langues régionales. Ainsi, chacun pourra parler ce que bon lui semble dans sa région. Cette langue nationale unique devra être neutre pour maintenir les équilibres régionaux. L’option la plus romantique serait le romanche, qui deviendrait ainsi le parler suisse. La plus intellectuellement intéressante viendrait à adopter l’espéranto. Enfin, la plus réaliste serait d’user de l’anglais, qui est déjà la langue étrangère la plus répandue en Suisse. Mais les Suisses sont-ils prêts à pratiquer une langue hors-sol?

A vrai dire, aucun des scénarios ne me convainc pleinement et il ne s’agit pas ici de jeter la pierre à l’une ou l’autre des communautés linguistiques. Mais le pire serait d’ignorer la problématique et d’attendre que les frustrations réciproques aient raison de notre union nationale. Autant en parler tant qu’on se comprend encore.


Destiné à l’origine à un public alémanique, cet article a été publié dans la NZZ am Sonntag.

Reproduire
Texte - +