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Candide lundi 20 février 2012

Arthur, où t’as mis le corps?

Le nuage. L’informatique dématérialisée. J’ai failli croire que l’humain avait enfin rempli sa millénaire aspiration à se débarrasser du corps. J’ai failli

J’avais fini par y croire, au nuage. Enfin, pas à y croire vraiment. On m’aurait demandé: est-ce que ton carnet d’adresses électronique et tes photos, quand ils sont stockés «en nuage», s’évaporent dans l’atmosphère pour aller flotter, invisibles mais énergétiquement présents, aux côtés des anges et de John Malkovich? J’aurais affronté la représentation informulée que j’avais en tête et j’aurais dit: ben non, ce n’est pas possible.

N’empêche: cette représentation était bien là. Qui l’y avait mise? Les mots d’abord: un «cloud» est un «cloud», étonnez-vous ensuite que les gens se fassent des idées bleu ciel.

Puis, le vendeur du magasin d’ordinateurs ainsi que la petite troupe des conseillers informels dont l’amitié me sert de bouclier pour avancer dans la jungle technologique. Unanimes (mon insécurité me pousse à demander l’avis de plusieurs personnes sur un même sujet), ils m’ont livré la même explication: il y a deux manières de sauvegarder mes données. La première permet de les conserver physiquement: j’achète un disque dur, j’y copie le contenu de mon engin et je cache le disque à l’abri des voleurs, des incendies et des esprits malveillants.

La seconde manière de faire est dématérialisée. C’est le nuage: mes données sont gérées via l’Internet, quelque part on ne
sait trop où – et à ce stade de l’explication, le connaisseur lève immanquablement le doigt en l’air pour y dessiner quelque chose comme un vol de mouche. Il conclut que le grand avantage de ce système, outre que le voleur ne peut plus rien voler, est que je peux accéder à mes dossiers à tout moment, depuis n’importe quel appareil n’importe où dans le monde.

Externalisation. Dématérialisation. C’est magique: la transsubstantiation n’est pas loin, ou je rêve?

Il fallait bien qu’un jour je retombe sur terre. Patatras, c’est fait, en ce vendredi 17 février où j’écris ces lignes. Mon propre journal me met face à la réalité: les données traitées par les géants de l’Internet ont besoin, pour exister, de serveurs et de centres de calculs, c’est-à-dire d’engins maousses alignés dans des sortes de grands garages qu’on appelle volontiers des «fermes».

Ces centres de stockage ont tout pour plaire: ils ressemblent, grosso modo, aux halles industrielles qui agrémentent la vallée du Rhône. Et ils sont terriblement gourmands en électricité, notamment parce que toute cette matière grisâtre, ça chauffe drôlement et qu’il faut constamment la refroidir. Le nuage a un corps, encombrant, problématique, il faudra faire avec.

Non, je ne peux pas dire que je ne savais pas. Mais l’information est une chose, sa digestion, une autre.

Et là, soudain, je me dis: depuis la nuit des temps, les humains ont eu cette aspiration, se débarrasser du corps. Mais à chaque tentative, ils se le sont repris dans la figure.

Je pense, en vrac: aux vierges hystériques. Aux curés pédophiles. A Icare. Au savoir-vivre qui interdit de parler de nourriture tout en alimentant son cholestérol. Aux promeneurs qui courent après leur chien pour ramasser ses crottes. A ma petite voisine anorexique.

Finalement, le seul qui a réussi à faire disparaître le corps, c’est peut-être Arthur, celui de la chanson de Reggiani. Mais là, on est dans le nuage d’un passé très lointain.

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