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métiers d’art mercredi 16 mai 2012

Hot couture

Défilé Dior haute couture printemps-été 2012. (Sylvie Roche)

Défilé Dior haute couture printemps-été 2012. (Sylvie Roche)

La semaine de la haute couture s’est ouverte avec Versace sur un opéra de Puccini et s’est refermée avec Zahia sur un air de Léo Delibes. Entre ces deux défilés, qui n’avaient en commun que l’opéra en bande-son et les mots «body conscious», on a pu apprécier l’évolution d’un art en mutation

Janvier ne fut de loin pas le mois le plus chaud de l’année. Nous sûmes donc fort gré aux deux défilés qui ont ouvert et clos les trois jours de la couture à Paris – Atelier Versace et Zahia – d’avoir fait sensiblement monter la température. Un air de Puccini pour la collection très «body conscious» de Donatella Versace, le «Duo des fleurs» tiré de Lakmé de Léo Delibes pour la lingerie de cabaret de Zahia. Excellent choix. L’opéra sait élever les cœurs tout en atténuant les envolées des corps.

Mais commençons par le début:

Lundi 23 janvier 10h30: Donatella Versace a ouvert le bal de ces trois jours dédiés au savoir-faire couturier. Cela faisait depuis 2004 que la ligne Atelier Versace n’avait pas défilé. On pouvait certes découvrir la collection couture chaque saison dans l’un des salons du Plaza Athénée, mais cela manquait de chair, de mouvement. Une robe n’a de sens que si elle est portée. Pour ce retour, Donatella Versace a choisi à la fois la modestie d’une présentation devant des invités debout derrière un cordon rouge et la grandiloquence d’un escalier doré qui faisait dans le même temps office de podium et de décor, au sein de l’Ecole nationale des beaux-arts. Quatorze robes, longues, courtes, courtissimes. Sur les corps ceints des mannequins, redessinés par des tissus précieux (broderies, dentelle chantilly, perles) s’appuyaient des cercles de métal à dessein de marquer les courbes et les creux. Une pensée fugitive pour le Thierry Mugler d’avant… Hormis cette collection d’amazones prêtes à prendre d’assaut tous les tapis rouges, c’était une manière relativement discrète de revenir. En juillet prochain, en revanche, changement d’échelle: Donatella Versace investira le Ritz, juste avant la fermeture du palace, pour un défilé haute couture automne-hiver 2012 que l’on attend déjà…

Christophe Josse nous avait habitués à des collections à fleur de peau, comme lui, tout en émotions et en fragilités. Celle du printemps semble révéler un nouvel homme, les lignes sont plus fortes, certaines silhouettes surprennent, comme cette jupe en crocodile doré à la feuille d’or ou cette autre peinte à la main couleur sang, portée sur un chemisier d’organza couleur chair. Les Anglo-Américains diraient qu’il y avait de nombreuses robes «red-carpetable» dans ce défilé…

Le défilé de Bouchra Jarrar , quant à lui, mêlait quelques pièces couture à son prêt-à-porter exigeant. Elle a trouvé au Musée Bourdelle un décor de statues qui, par leur immobile présence, soulignaient la puissance de ses silhouettes mouvantes. Puissance dans l’intention, dans les matières, dans ces ouvertures franches dévoilant une cambrure ou la naissance d’une épaule. Le soir de son défilé, Bouchra Jarrar recevait quelques proches dans son atelier afin de partager une émotion particulière: nommée chevalier des arts et des lettres, elle recevait la médaille des mains de monsieur Didier Grumbach, le formidable président de la Fédération française de la couture.

Chez Alexis Mabille , les mannequins avaient le visage peint et des coiffes en corolles, comme des fleurs. La collection était une suite de robes monochromes où la dentelle s’était taillé la meilleure des parts. Une collection qui ressemblait à un rêve de couturier dans lequel il aurait rêvé d’une collection, avec la mise en abîme et tout le surréalisme que cela suppose…

Dans les salons de couture du 30 avenue Montaigne, les silhouettes qui se sont succédé représentaient la quintessence de la maison Dior. Au point d’en dévoiler le secret, tous les secrets: les structures, les coutures, les fils de bâti, le corsetage, et même cette phrase de monsieur Dior brodée au bas d’une jupe en organdi: «L’élégance doit être un équilibre de simplicité, d’attention, de naturel et de distinction.» Tout cela visible en transparence au travers de tissus délicats qui ne cachaient pas grand-chose. Une collection d’une grande poésie, qui aurait pu être rassurante si la transparence, justement, n’avait pas apporté une légère touche de dangerosité. Les mannequins défilaient à la manière d’avant, les mains sur les hanches et le pied très cambré. Bill Gaytten a offert le meilleur de lui-même à une maison dont les chiffres ne cessent d’être à la hausse: le 18 avril dernier, Dior annonçait une croissance des ventes de 28,5% sur le premier trimestre 2012. La maison peut lui en être reconnaissante: Bill Gaytten a tenu le rôle le plus difficile et le plus délicat, entre la résiliation du contrat de John Galliano, et la nomination de Raf Simons en tant que directeur artistique. Mais en janvier dernier, on ne savait rien de tout cela. On aurait pu lire l’avenir proche de Raf Simons, peut-être, dans le dernier défilé qu’il a signé pour Jil Sander, si l’on avait eu ce don-là… Une collection calme, poétique, quelques robes corolles, une élégance épurée inspirée des années 50. Raf Simons n’a jamais fait de haute couture, mais il peut compter sur le savoir-faire des ateliers Dior et leur dévouement à la maison, dont ils ont fait la preuve depuis deux saisons. Son premier défilé aura lieu en juillet. On attend. On espère…

On pourrait ranger les défilés d’Iris van Herpen dans la case «Science-fiction», mais ce serait une erreur. Car si elle fait bien appel à la science – notamment aux techniques d’impression en 3D – ses collections ne sont pas de la fiction. Elle utilise des matières existantes – du cristal, du plastique, du métal – ,s’inspire de formes organiques, du monde des insectes, pour créer ses collections à la beauté déroutante. Les défilés d’Iris van Herpen sont plutôt des œuvres uchroniques, qui réécrivent un présent tel qu’il aurait pu être si les choses s’étaient passées autrement…

Mardi 24 janvier, 10 h. «Please fasten your seat belts»… On ne sait pas très bien quel ciel on a atteint pendant le défilé Chanel mais le travail de broderie (en 2D, en 3D, en perles, en cellophane, etc.) sur cette déclinaison de silhouettes couleur de l’azur était d’une virtuosité à couper le souffle. Après le défilé, Karl Lagerfeld confiait s’être inspiré de ce qu’il voyait à travers le hublot lors de ses nombreux voyages. Les vaisseaux qui l’emmènent sont d’un genre que l’on aimerait connaître…

En voyant les mannequins avancer sur le podium dans des robes en résille couleur de fonds lacustres, on s’est dit que Giorgio Armani avait pris l’expression «robe de sirène» au pied de la lettre pour concevoir sa collection Armani Privé . Puis l’on a reconnu quelques femmes serpents qui semblaient avoir emprunté leurs atours à la Kundalini. Des femmes puissantes, en pleine œuvre de métamorphose.

L’ambassade du Brésil était un précieux écrin pour la collection exigeante de Gustavo Lins . Une œuvre d’esthète, qui habille le corps comme on construit une maison, avec des lignes de force, des ouvertures faites pour laisser la lumière, ou la peau, illuminer l’instant. La sensualité, chez Gustavo Lins, naît de la tension entre une coupe rigoureuse et ces libertés qu’il octroie au tissu.

Stéphane Rolland, lui, se voudrait sculpteur, avec tout ce que cela peut entraîner parfois de déséquilibre lorsque les sculptures se mettent à marcher. Mais pour cette collection-là, il a assagi ses envols, offrant des robes aux lignes plus sages, comme tracées au crayon dans l’espace, des fluidités et des légèretés inattendues, aussi. Sa mariée, Yasmin Le Bon, était en rouge. A pas lent, elle a traversé la galerie des moulages de la Cité de l’architecture et du patrimoine, ses formes ceintes de 45 mètres de tissus…

La journée s’est terminée sur une œuvre à part, bouleversante de beauté. Riccardo Tisci, le directeur artistique de Givenchy a inventé une couture contemporaine. Il utilise les savoir-faire ancestraux, mais les porte à des niveaux de complexité jamais atteints pour obtenir des effets d’une modernité folle. On aimerait ne pas avoir à dire, tant c’est trivial, qu’il aura fallu des centaines d’heures (environ 350) pour découper un à un les écailles de ce crocodile par exemple, les décolorer, les reteindre, les coudre séparément comme une mosaïque sur du tulle. Un simple Marcel de soie se retrouve ennobli et côtoie les plus hauts rangs hiérarchiques du monde de la mode: la haute. Il y a aussi ces zips précieux, toujours, qui caressent les colonnes vertébrales. Riccardo Tisci dit qu’il s’est inspiré des années 30 pour cette collection. Sans doute, mais on est tellement dans l’aujourd’hui et le sublime que ce qui a pu l’inspirer, ou pas, revêt peu d’importance…

Mercredi 25 janvier, 11 h: A l’heure où nous mettons sous presse, la maison Frank Sorbier cherche toujours des fonds pour perdurer. Ce doit être un mauvais rêve dont le maître d’art va se réveiller. Sa dernière collection, faite sans moyens, mais avec un talent magistral, était sans doute l’une des plus belles qu’il ait donné à voir: des bustiers moulés en résine, de la simple toile, du raphia, du sisal, du lin, et ce sont toutes les déesses de l’Olympe que Frank Sorbier a fait descendre sur terre. Maintenant, il serait peut-être temps qu’elles répondent à ses prières…

Elie Saab est un embellisseur de femmes, cela, on le sait depuis longtemps. On se rend à son défilé comme on irait voir un ballet inspiré de Loïe Fuller. On sait presque à l’avance que ce sera un concentré de féminité douce, mais rien ne remplace la vision de ces dentelles, ces envols de tulle de soie couleur de poudrier, couleur d’émotion, couleur du bonheur que l’on voudrait retenir.

Le défilé Jean Paul Gaultier a fait parler de lui pour de mauvaises raisons: les mannequins étaient maquillés façon Amy Wine­house et la bande-son reprenait des airs de la chanteuse décédée. Des gens se sont émus… Sauf que cela ne dit rien du savant mélange des styles auquel le créateur s’est livré: jupes crayons et street wear, teddy couleur sang porté sur longue robe de satin noir, corset ad aeternam, soutien-gorge en obus, dégaine pleine de désinvolture, comme si la couture se devait d’être désacralisée. Des gens se sont émus…

En regardant le défilé de Maxime Simoens, on n’avait aucune raison de se douter que son contrat avec Léonard allait prendre fin après seulement une saison. Ni que le groupe LVMH allait investir dans sa marque à hauteur d’on ne sait combien. En revanche, ce que l’on pouvait se dire, en janvier dernier, c’est qu’il a présenté une collection belle comme une promesse tenue. Inspirée du film de Gaspar Noé, Enter the Void , mais de manière détournée, comme s’il se contentait d’en extraire tout ce qui n’est pas signifiant: les pixels par exemple, qui deviennent motifs et brouillent les lignes, les robes armures où le liège laqué joue les trompe-l’œil, les ailes de voile enfin, qui créent comme une aura autour d’une robe courte couleur de ciel. Des ailes d’ange du désir.

Et puis, parce qu’il faut bien finir… Pourquoi être allée voir le défilé de Zahia ? Je me suis posé la question en arrivant dans la salle plongée dans l’ombre qui faisait antichambre et où l’on découvrait une sculpture en plusieurs exemplaires de la chute de rein de l’ancienne escort girl. La curiosité, le buzz autour des photos réalisées par Karl Lagerfeld y étaient pour beaucoup. Sans compter l’annonce que cette collection avait été réalisée dans les ateliers de grands artisans d’art parisiens. Quelques corsets, tutus brodés, ailes de papillon, soutiens-gorge en houppette de cygne, rien de très sulfureux. Ce ne serait pas la première fois d’ailleurs que, dans les ateliers parisiens, on s’amuse à dévêtir plutôt qu’à rhabiller. On se souvient qu’en 2009, le chapelier Michel et le plumassier Lemarié, deux maisons appartenant à Chanel, avaient œuvré sur les costumes de la revue Bonheur du Lido (lire HS Mode du 22 septembre 2010). Après, c’est une question d’image: quelle femme a envie d’être réduite à un cadeau surmonté d’un grand nœud rose, à moins qu’il ne s’agisse d’un jeu de rôle. Zahia semble avoir une certaine maîtrise des jeux de rôle. Juste avant le final, dans ce cadre incongru, s’est élevé soudain le «Duo des fleurs» tiré de Lakmé de Léo Delibes. Une musique qui vous prend le cœur entre les mains et le serre très, très fort…

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