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déjeuner avec philipp müller lundi 02 avril 2012

«Toute ma carrière s’est construite en opposition à l’UDC»

L’Argovien de 59 ans est le seul candidat pour la succession de Fulvio Pelli à la présidence du PLR. L’élection a lieu le 21 avril. Il s’efforce de casser l’image de dur qu’il conserve en Suisse romande

Le lieu du rendez-vous s’est imposé comme une évidence: ce sera le restaurant de la Galerie des Alpes, au rez-de-chaussée du Palais fédéral. Philipp Müller y a ses habitudes: «Quand je viens ici, je dis toujours: pour moi, ce sera le menu Müller». Quelle que soit la proposition du jour, il se replie de préférence sur un poisson sans arêtes servi sur une assiette chaude, accompagné de pommes de terre et d’une salade de doucette. Et le personnel passe commande en cuisine en scandant: «Menu Müller!» Ici, il est chez lui. Il tutoie les employés, les bureaux du groupe libéral-radical et les salles de commission sont à deux pas. Il y passe beaucoup de temps. Et davantage encore après le 21 avril, date à laquelle il sera élu à la présidence du PLR. Il est le seul candidat en lice.

Cet Argovien de 59 ans est peu connu en Suisse romande. On se souvient qu’il a fait irruption sur la scène fédérale en imaginant de limiter la population étrangère à 18%. C’était dans les années 1990. Son entrée au Conseil national est plus récente. Elle date de 2003. Bien que ses intérêts se soient diversifiés – il a contribué à l’élaboration de la stratégie de l’argent propre du PLR – il ne s’est jamais débarrassé de cette image de crypto-UDC qui veut durcir la politique migratoire.

En février 2011, alors que le PLR cherche à clarifier sa position sur ce thème, il présente des propositions qui font hurler les Romands. Ceux-ci réussissent à tempérer le ton du document en mettant davantage l’accent sur la libre circulation des personnes que sur les conditions d’immigration des exilés en provenance d’Etats extérieurs à l’UE. «J’ai accepté ces changements. C’était une décision démocratique. La politique migratoire que je défends aujourd’hui en tient compte», commente-t-il d’entrée de jeu.

La Suisse romande, il la connaît un peu. Il y a fait son Welschlandjahr, dans une confiserie d’Yverdon. C’était dans les années 1960. Il y a appris la langue: «A 17 ans, je parlais le français comme l’allemand. Par la suite, je me suis tourné vers la course automobile en catégorie voitures de tourisme. Dans ce monde-là, c’est l’anglais qui domine. Pendant vingt-cinq ans, je n’ai pour ainsi dire plus parlé le français.»

Mais il s’y remet et insiste pour que l’entretien autour de son «menu Müller» se fasse en français. Il a conscience de son déficit d’image auprès des Romands. Il est en campagne. Il a donné plusieurs interviews, dont un passage en direct à Mise au point. «J’ai été interrogé après la parution de l’article de la Weltwoche qui faisait des Romands les Grecs de la Suisse. J’ai répondu que c’était de la caricature, car je connais la vitalité et la croissance économique de l’Arc lémanique et de l’Arc jurassien», souligne-t-il. Au moment de choisir le vin, il dit partager avec les Romands le sens de la joie de vivre. «On connaît bien le vin vaudois et le vin valaisan. Mais comme on ne sait pas lequel est le meilleur, il faut les goûter les deux», glisse-t-il en guise de boutade. Cette fois-ci, ce sera un valaisan, un cornalin conseillé par son ami Jean-René Germanier.

La joie de vivre? Curieuse évocation de la part d’un homme qui n’est pas perçu comme un joyeux drille. «Détrompez-vous. J’aime beaucoup rigoler. Mais comme c’est en privé et que les photographes ne sont pas présents à ces moments-là, on n’a pas d’image de moi en train de rire. On me photographie quand je suis au travail, et là, je suis sérieux.»

Il estime néanmoins que la politique doit être plus empreinte d’envie et d’émotion. «J’ai été invité récemment par le groupe latin du PLR. On ne se connaissait pas vraiment. On a la fâcheuse habitude de rester entre gens de la même région linguistique, même quand on va manger ensemble. On ne se mélange pas. C’est dommage. J’espère changer ça et je montre l’exemple en parlant moi-même le français le plus souvent possible», confie-t-il.

Reparlons de cette envie: «A cette occasion, j’ai dit aux Latins que nous devions être plus hédonistes, aborder les problèmes avec un sourire sur les lèvres», reprend-il. Certes, mais Philipp Müller est ressenti comme quelqu’un qui polarise. «C’est ce qu’on m’a répondu. J’ai dit: admettons, mais que signifie polariser? A mon avis, ça veut dire mettre de l’émotion dans la politique. Voilà ce dont nous avons besoin. Pascal Couchepin m’a dit un jour: tu auras plus de chances de succès si tu souris que si tu as toujours une mine grave. Je sais que c’est difficile à mettre en œuvre, mais il faut montrer plus de joie de vivre.»

Il complète son analyse: «Il ne suffit plus de mener une bonne politique. J’étais fâché en octobre dernier. Fulvio Pelli et la cheffe du groupe, Gabi Huber, ont fait du bon travail. Nous sommes plus homogènes, nous nous sommes émancipés des banques qui ont fait des fautes aux Etats-Unis. L’USAM a démontré dans un sondage que les élus PLR étaient les plus proches des préoccupations des PME. Mais qui a vu ça? Pourquoi les femmes et les jeunes n’ont-ils pas voté pour nous? Voilà notre problème. Nous devons améliorer notre manière de communiquer et de mobiliser. En politique, le miracle n’existe pas. Pour gagner, il faut se déplacer, aller voir les gens. C’est sur le terrain qu’on gagne ou qu’on perd les élections.»

«Nous sommes en progrès. Nous avons eu de bons résultats lors des dernières élections cantonales», relance-t-il. L’objectif? «Dépasser le Parti socialiste.» Les chances de progression ne sont-elles pas amoindries par l’émergence du Parti bourgeois démocratique (PBD) et des Verts libéraux, qui cannibalisent le centre droit? «Le PBD va durer un moment. Je ne serais pas étonné qu’Eveline Widmer-Schlumpf reste en place encore huit ans. Les Verts libéraux, c’est avant tout une marque. Mais il manque encore à ce parti composé d’individualités très différentes un fil rouge, une ligne, un profil propre. Cela dit, nous ne devons pas attendre que les autres commettent des fautes ou se détruisent. Ce serait une erreur. Nous devons avoir confiance en nous-mêmes. Regardez le résultat électoral à Saint-Gall, où le PBD et les Verts libéraux sont présents Qui a progressé? Le PLR. Qui a perdu? L’UDC. C’est la preuve que c’est possible.»

A propos de l’UDC: Philipp Müller a-t-il été tenté un jour d’adhérer à ce parti? «Jamais», manque-t-il de s’étrangler en finissant sa truite. «Je n’ai jamais été tenté par l’UDC. Toute ma carrière s’est construite en opposition à ce parti. Je suis entré en politique dans le contexte du vote sur l’EEE en 1992. J’étais favorable à ce projet. Je voyais comment les choses fonctionnaient dans les pays voisins. C’est pour cela que je suis entré au Parti radical. Ces dernières années, j’ai défendu la libre circulation des personnes, puis son extension aux pays de l’Est, j’ai combattu les initiatives sur les renvois forcés et les minarets. L’UDC ne défend pas les intérêts de l’économie. Je n’ai rien à voir avec ce parti.»

L’élection, c’est dans trois semaines. Que lui reste-t-il à faire alors qu’il est l’unique candidat? «Mon but, c’est que, le 21 avril, les gens sachent qui est Müller, qu’ils sachent qui ils élisent, qu’ils sachent que, si Fulvio Pelli est un intellectuel, Müller ne l’est pas, c’est un entrepreneur motivé qui se sent fort dans la tête.» Au moment de terminer l’entretien, Philipp Müller se laisse aller à une petite gourmandise. Il accompagne volontiers son café d’un nid d’oiseau à la confiture. Menu personnalisé, assiette chaude, nid d’oiseau: Philipp Müller est un homme qui ne déroge pas facilement à ses principes. Voilà les libéraux-radicaux avertis.

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