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Fonds vendredi 14 mars 2014

Les généalogistes chassent l’héritier mystère

Catherine Nivez

La recherche de survivants remonte jusqu’aux arrière-grands-parents et puis redescend toutes les branches (Getty Images)

La recherche de survivants remonte jusqu’aux arrière-grands-parents et puis redescend toutes les branches (Getty Images)

Les généalogistes successoraux se développent en Suisse. La demande augmente du fait de la dispersion des familles et des migrations. Les «fonds dormants» ne donnent pas lieu à beaucoup d’enquêtes pour le moment, mais certains prédisent une hausse de ce marché due à la nouvelle loi fédérale sur les banques

«Qui peut aujourd’hui citer le patronyme de ses huit arrière-grands-parents? Il y a encore quarante ans, les gens bougeaient peu. Aujourd’hui, tout le monde voyage et peut se marier plusieurs fois. Cela engendre des changements de vie. Dans les années qui viennent, notre activité va exploser.» Micheline Beuque est sûre d’elle. Epaulée par deux généalogistes basés en France, elle dirige à Genève la petite antenne suisse de Coutot-Roehrig, le leader français de la généalogie successorale. Ces professionnels recherchent les héritiers et certifient les liens familiaux lors de successions «vacantes» ou incertaines.

Installée depuis 2010, Coutot-Roehrig n’est pas le dernier cabinet arrivé sur le marché. En 2011, LMD Search a ouvert ses bureaux au Bouveret (VS). Fin 2012, c’est Swiss Genealogy Agency qui se lançait au cœur de Genève. «On les voit défiler chez nous. Nous sommes leur premier outil de travail», commente Roger Rosset, le responsable adjoint des Archives à l’Etat de Genève. Incollable sur la généalogie et l’histoire de la Suisse, il ­confirme l’essor du métier: «Les généalogistes amateurs et professionnels représentent un tiers de nos consultations. C’est beaucoup. Pourtant, en Suisse, l’état civil fonctionne mieux qu’ailleurs, grâce au principe de la commune d’origine.» Quel que soit l’endroit où un Suisse déménage, se marie ou décède, les données sont transmises à la commune d’où sa famille est originaire. Les descendants d’une même famille suisse sont de facto «tracés» par les communes et les successions en sont simplifiées. C’est sans doute pour cette raison que le métier de généalogiste successoral a tardé à s’implanter en Suisse. Les mutations de la société, l’immigration, la mobilité, les évolutions de la famille – divorces, remariages… – expliquent le développement récent de cette profession, estiment les généalogistes contactés par Le Temps.

Sogeni est le doyen des généalogistes successoraux en Romandie. Basé à Vevey dans le canton de Vaud, il fête cette année ses 20 ans. «Notre métier est très atypique, explique Eric Delangle, son patron. On nous compare souvent aux détectives privés, ce que nous ne sommes pas. Nous travaillons toujours dans la légalité [allusion à des dérapages qui ont eu lieu dans le cadre d’enquêtes de privés, comme récemment à Genève, ndlr] et notre métier est très réglementé.» Des règles certes, mais pas de diplômes ni d’école reconnue. Les généalogistes sont formés sur le tas et développent leurs compétences à travers leur expérience. Les stages font office de formation. «Dans ce métier, il faut être précis et tenace avec le sens du détail. Il y a beaucoup de revers, il faut s’accrocher. C’est une activité qui se prête bien aux femmes, mais on en trouve peu», ajoute Eric Delangle. Sait-on pourquoi? Elles ne connaissent pas cette profession, juge-t-il.

Hommes ou femmes, les enquêteurs généalogiques sont toujours difficiles à trouver côté Suisse. Frédéric Gorecki, le fondateur de Swiss Genealogy Agency, a cherché à recruter à Genève par le biais des petites annonces mais sans résultat. Ses dix enquêteurs se trouvent en France, où l’état civil, moins organisé, a dopé la profession.

La recherche d’héritiers est un métier de passionné qui est correctement rémunéré. «Un enquêteur junior gagne environ 50 000 francs par an, précise Eric Delangle. Un généalogiste expérimenté touche le double.» Mais le métier a tendance à se complexifier. «Depuis janvier 2013, un Suisse qui se marie peut prendre le nom de son épouse. Ajoutez les divorces, les voyages… Imaginez dans vingt ou cinquante ans la complication des lignées et donc potentiellement des successions.» Roger Rosset, gardien des Archives d’Etat, connaît la valeur de son trésor. «Nous sauvons nos registres d’état civil grâce à la numérisation*», dit-il.

Poussés par l’actualité autour des fonds en déshérence, les cabinets de généalogistes successoraux se sont multipliés ces dernières années en Suisse. Ils se sont mis à la disposition des banques pour retrouver les héritiers des comptes oubliés. Mais cette manne tarde à arriver. Pour l’heure, aucune loi n’oblige les banques à rechercher les bénéficiaires de comptes dormants. Des comptes dont le montant total reste d’ailleurs inconnu: les estimations vont de 400 millions à plusieurs milliards de francs (voir LT du 04.10.2013)!

Les généalogistes que nous avons contactés reconnaissent que leurs mandats de recherche autour de ces «fonds oubliés» restent rares faute de volonté du côté des banques (une dizaine de recherches par an chez LMD Search). Les choses vont peut-être changer avec l’application de la loi fédérale sur les banques, qui fixe un délai maximum pour garder un fonds non réclamé. Selon ce texte, les banques auront l’obligation de transférer aux caisses fédérales les fonds dont les titulaires n’ont pas donné signe de vie depuis soixante années révolues. A moins que les généalogistes, fins limiers, réussissent dans l’intervalle à en retrouver des ayants droit.

etat.geneve.ch/dt/archives/accueil

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