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Nouvelles frontières samedi 09 avril 2011

Ma petite liste

Après l’intellectuel Liu Xiaobo, l’artiste Ai Weiwei. Depuis la fin des JO, c’est l’hécatombe pour les dissidents chinois. Le régime n’a plus de comptes à rendre. Il a eu tout ce qu’il voulait. Par Frédéric Koller

Reprenons:

– Ai Weiwei (artiste): sous enquête pour «crime économique».

– Liu Xiaobo (intellectuel): condamné à 11 ans de prison pour «incitation à la subversion du pouvoir d’Etat».

– Gao Zhisheng (avocat): disparu (et torturé) depuis plus de deux ans.

– Hu Jia (activiste): condamné à trois ans et demi de prison pour «incitation à la subversion du pouvoir d’Etat».

– Nie Yulan (militante contre les déplacements forcés): assignée à résidence dans un hôtel depuis des mois.

– Yu Jie (écrivain): assigné à résidence.

–… etc.

Chaque fois qu’un «contact» (autrement dit une source) chinois est emprisonné ou disparaît je déroule mentalement cette petite liste qui ne cesse de s’allonger. Et je me remémore l’ultime rencontre avec la victime du jour. Pour Ai Weiwei, c’était à Pékin en mai 2008. Il était nerveux et avait refusé d’être cité. C’était étrange. Pourquoi n’assumait-il plus ses propos? L’artiste – qui a participé à la conception du stade olympique de Pékin – réalisait-il qu’il avait été instrumentalisé par la propagande du pouvoir? A la veille de l’événement, il répétait que ces JO n’étaient qu’une farce à la gloire du Parti. Peut-être, à ce moment-là, se sentait-il déjà en danger. Depuis, je suivais ses aventures sur Twitter. Un vrai malade. Certains jours, il postait des dizaines de messages par heure dans un style unique de chinois classique et d’injures.

Ma petite liste me fait prendre conscience des temps qui changent. Tous ces gens sont tombés juste à la veille ou après les Jeux olympiques de Pékin. Avant, ils étaient inquiétés. Mais le parti unique, durant la période qui va de l’attribution des JO en 2001 à leur tenue en 2008, a pris garde de soigner son image internationale pour éviter un boycott. Du coup, la sécurité avait la main moins lourde. Depuis la fin des JO, c’est l’hécatombe. Le régime n’a plus de comptes à rendre. Il a eu tout ce qu’il voulait: adhésion à l’OMC (2001), JO (2008) et exposition universelle (2010) – il ne manque plus que le Mundial, mais les footballeurs chinois sont décidément trop nuls. Et la vie suit son cours. Comme cette semaine: dimanche, Ai Weiwei était enlevé en plein aéroport international de Pékin; mercredi, Bob Dylan jouait pour la première fois en Chine et vendredi Shanghai inaugurait le chantier d’un Disneyland. Qui a dit que les jeunes Chinois ne sont pas libres? Mercredi, ils entonnaient «Blowin’in the wind», hymne à la rébellion, dans le stade des travailleurs de la capitale et bientôt ils déambuleront avec des oreilles de Mickey dans le delta du Yangtsé.

Tous les personnages de ma petite liste sont importants. Tous mériteraient qu’on se mobilise, en Chine et hors de Chine, pour leur libération. Nie Yulan, une femme plusieurs fois fracassée par la police qui se déplace à l’aide de béquilles, est à mes yeux la plus emblématique de la lutte contre l’injustice. Mais, hormis un petit cercle de plaignants, personne ne la connaît. Gao Zhisheng est célèbre en Chine, mais ignoré ailleurs. Hu Jia et Liu Xiaobo avaient une petite renommée à l’étranger, mais étaient trop peu connus chez eux pour que leur arrestation provoque une prise de conscience. Même l’attribution du Prix Nobel de la paix à Liu n’aura pas d’effet dans l’immédiat. Jusqu’ici, la stratégie de répression des dissidents a donc plutôt bien fonctionné.

Mais avec Ai Weiwei, je demande si le régime ne vient pas de commettre une grossière erreur d’appréciation. Ai Weiwei, c’est tout à la fois une «gueule», un destin (son histoire familiale est un roman), une star mondiale de l’art contemporain, un héros national pour avoir conçu le symbole des JO et l’emblème d’une nouvelle génération qui s’est emparée d’Internet pour changer le monde. C’est bien sûr cette dernière facette du personnage qui a justifié son arrestation. Mais quelque chose me dit que le Comité central du parti doit s’en mordre les doigts.

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