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ma semaine suisse samedi 30 juin 2012

Les mutants

Les adultes se sentent brusqués par les ados et leurs nouvelles manières. Le thérapeute de la famille Jean-Paul Gaillard décrit le «monde naissant des mutants» qui bouleverse nos repères éducatifs, pédagogiques et psychothérapeutiques. Par François Modoux

Il y a un mois, un événement peu banal secouait la ville de Berne. Dix mille adolescents et jeunes adultes se donnaient rendez-vous devant le Palais fédéral. C’était un samedi soir. Ils dansèrent dans les rues une grande partie de la nuit, prenant de court autorités, police et habitants de la paisible vieille ville bernoise.

Baptisée «Tanz dich Frei» (littéralement «libère-toi en dansant»), la fête n’avait pas fait l’objet d’une annonce officielle. Personne n’avait rien vu venir. Quelques jours plus tôt, l’appel au rassemblement avait circulé sur Facebook. L’effet boule de neige fut impressionnant. Cette nuit-là, les jeunes dirent, pacifiquement mais bruyamment, leur besoin de se réunir et de fêter sans entrave, c’est-à-dire sans contrôle et sans bourse délier.

La semaine suivante, le président de la Ville de Berne exprimait sa légitime préoccupation. Dans son rôle de chef de la communauté, il évoquait l’existence de «règles du jeu» que les jeunes devaient respecter; si ces règles ne leur convenaient pas, ils pouvaient s’engager pour les faire modifier; ils découvriraient la difficulté de trouver une majorité pour changer les lois. Face à lui sur le plateau de la télévision alémanique, plusieurs ados de la folle soirée bernoise haussaient les épaules. L’un d’eux expliqua que la politique, ce n’était pas son truc, mais l’affaire du président; c’était donc à lui de se débrouiller pour entendre les jeunes et accéder à leurs besoins.

Dit avec impertinence et culot, jeté à la figure comme on vous lâcherait un bloc de marbre sous le nez, ce message limpide avait de quoi déstabiliser un politicien rompu à l’exercice subtil de la démocratie participative suisse. Je songeais alors à cette question cruciale pour nous, adultes: que se passe-t-il dans la tête de nos adolescents? Politiciens, enseignants, éducateurs ou parents, nous pressentons que leurs repères ne sont plus nos repères. Mais sommes-nous prêts à l’intégrer?

Dans Enfants et adolescents en mutation*, le thérapeute de la famille Jean-Paul Gaillard décrit l’émergence d’une «nouvelle normalité». Dans sa pratique quotidienne, il constate chez les 10-25 ans le façonnement d’un psychisme radicalement différent de celui des adultes qui les entourent ou les encadrent. Des repères essentiels ont changé s’agissant du rapport à l’autorité, à la hiérarchie, au temps qui passe ou encore à la culpabilité. Autant de «briques identitaires» régulant nos vies en société qui ont bougé. «Les effets de cette mutation sont assez considérables pour que l’ensemble de nos repères éducatifs, pédagogiques et psychothérapeutiques soit devenu obsolète», souligne Jean-Paul Gaillard.

Le mutant – comme le thérapeute appelle l’ado occidental du monde postmoderne – parle à ses parents, à son enseignant ou au président de la Ville de Berne comme à ses copains: avec le même naturel, d’une façon directe et crue, sur un mode égalitaire. Il impose un rapport a-hiérarchique, horizontal. L’adulte qui s’accroche aux débris de ses prétentions au respect unilatéral de son autorité se sent agressé.

Le mutant ne s’interroge pas en permanence sur ce qu’il fait en référence à des valeurs morales. Il n’a pas de désir ou de souhait, mais juste des besoins immédiats à satisfaire. Il n’a plus de culpabilité par principe. L’interdit disparaît en même temps que se dissout le rapport de soumission/digression. Rien n’est interdit, tout est négociable, au nom d’une liberté accrue de l’individu.

Le mutant est enclin à prendre des initiatives, mais systématiquement orientées vers son propre développement personnel. L’injonction nouvelle, c’est: ta responsabilité sociale se résume à ton développement individuel; tu te dois d’être toi, radicalement autonome.

Enfin, le mutant s’enferme dans un présent compact. Ni le passé ni le futur n’apparaissent dans son radar. Il nous dit: «Vous les vieux, vous passez votre vie à construire l’avenir pierre par pierre et vous ne vivez jamais le présent. Nous, c’est seulement le présent qui nous intéresse!»

Ces nouveaux comportements sont sources de grande perplexité pour les adultes. Il ne s’agit pas de juger le monde naissant des mutants comme bon ou mauvais, tolérable ou inacceptable. Juste d’en prendre acte pour s’y adapter. Car, comme nous dit Jean-Paul Gaillard: «Que nous le voulions ou non, c’est arrivé!»

* ESF éditeur, 2009.

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