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incidences mardi 20 mars 2012

1962, la brillante médiation de la Suisse

La Suisse joua un rôle important dans la conclusion des Accords d’Evian entre la France et le nouvel Etat indépendant algérien. Et particulièrement Olivier Long. Récit de François Nordmann

Le 50e anniversaire des Accords d’Evian le 18 mars 1962 donne l’occasion de mettre en valeur le rôle joué par la diplomatie suisse dans les négociations qui ont abouti à l’indépendance de l’Algérie. Les Documents diplomatiques (www.dodis.ch) ont réuni un dossier qui permet de se faire une idée précise des efforts de médiation de la Suisse. Médiation, et non simples bons offices, car la Suisse eut à se prononcer sur des éléments de procédure et de fond; elle contribua à résorber des malentendus et à débloquer les pourparlers.

Les premiers contacts à Melun, près de Paris, du 25 au 29 juin 1960, avaient échoué: alors que la partie algérienne cherchait un règlement politique d’ensemble, on n’envisageait du côté français que «la paix des braves», c’est-à-dire les conditions d’un cessez-le-feu. Le gouvernement provisoire de la République algérienne (GPRA) se promit qu’à l’avenir il ne négocierait plus avec Paris que sur territoire neutre.

C’est ainsi qu’eut lieu à Genève, le 23 décembre 1960, la première rencontre entre M. Taïeb Boulharouf, représentant du GPRA pour l’Europe, basé à Rome, et M. Olivier Long, délégué du Conseil fédéral aux accords commerciaux et à l’AELE naissante, dûment autorisé par M. Max Petitpierre, chef du Département politique fédéral. L’interlocuteur était «sérieux, intelligent et pondéré»: au nom de ­M. Ferhat Abbas, président du GPRA, il demandait aux autorités suisses de s’entremettre auprès du gouvernement français pour relancer les conversations avec les dirigeants de la rébellion algérienne, sans préalables, dès que le référendum du 8 janvier janvier 1961 en aurait donné le mandat à de Gaulle.

Pourquoi la Suisse? Aucun des autres voisins de la France ne se prêtait à ce rôle. L’Italie avait sa propre politique africaine, la Belgique était empêtrée au Congo, les Pays-Bas n’avaient pas entièrement liquidé leur passé colonial. La Suisse est connue pour sa politique d’indépendance, son intégrité et sa discrétion, elle s’efforce d’adoucir les conflits et de promouvoir la paix.

Olivier Long, qui avait fait une partie de ses études à Paris, connaissait personnellement et de longue date les deux principaux membres du gouvernement français, le premier ministre Michel Debré et Louis Joxe, ministre d’Etat, chargé des Affaires algériennes, chez qui il se rendit le 10 janvier 1961. Ce dernier jugea aussitôt que la piste était de qualité dès lors que le gouvernement suisse se portait garant de la fiabilité de Boulharouf. Car il était accablé de propositions portées par des auto-émissaires, des journalistes et divers intermédiaires auxquels la France n’accordait aucun crédit. Le soir même, Joxe ira chez de Gaulle, qui tranche: «Dites à M. Long qu’il peut continuer.»

Ainsi s’engage une opération qui aboutira dix-huit mois plus tard à l’indépendance de l’Algérie. L’action d’Olivier Long est exemplaire à plus d’un titre: c’est un cas d’école sur la manière classique de mener une négociation et c’est la «mère» de toutes les médiations entreprises par la Suisse depuis la fin de la guerre. Aucune ne l’a égalée.

Le rôle assumé par la Suisse avait une portée mondiale: elle rendait service à la France, qui cherchait à liquider sa dernière position coloniale, et participait à la naissance d’un poids lourd du mouvement des non-alignés. Le succès reposait en partie sur les contacts personnels du médiateur, ce qui lui conférait l’autorité et la liberté d’action nécessaires; il jouissait en plus de la confiance du conseiller fédéral Petitpierre avec qui il se concertait régulièrement.

La Suisse ne se bornera pas à la transmission de messages et à l’organisation des transports, de l’hébergement et de la sécurité des ministres algériens. Après des entretiens préliminaires à Lucerne, puis à Neuchâtel, de Gaulle exigea que la négociation officielle se déroule sur sol français. Les Algériens tenant au pays neutre, le compromis consista à faire de la Suisse leur base logistique: c’est à partir de Bois d’Avault (Genève) puis du Signal de Bougy qu’ils gagneraient le lieu du rendez-vous, soit Evian, soit Les Rousses, par les airs, à travers le lac ou en voiture.

La Suisse n’était pas à la table de négociation, mais son avis fut sollicité sur des points d’interprétation, pour renouer les fils quand les pourparlers s’interrompaient ou encore pour éviter l’enlisement ou accélérer les discussions. Ainsi lorsqu’une crise surgit en mars 1961, Long alla en rendre compte personnellement à Michel Debré en Touraine, puis il intervint auprès de son interlocuteur algérien pour réduire la portée de l’incident. Peu après, le pronunciamiento d’Alger fit vaciller le pouvoir en France, rendant encore plus urgente aux yeux de tous la recherche d’une solution.

A l’époque, cette contribution modèle des autorités suisses servit à consolider la neutralité et à en démontrer l’utilité aussi bien envers les puissances traditionnelles que vis-à-vis des pays de Bandung [les non-alignés, ndlr]. Il fallut même presser les négociateurs algériens d’avancer car il y avait risque de collision avec la conférence internationale sur l’indépendance et la neutralité du Laos que la Suisse allait devoir organiser…

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