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Candide lundi 25 juin 2012

Coup (très) franc

Le 15 juin, Roger Jaunin assassine verbalement Thierry Roland, le 16 juin ce dernier meurt pour de bon. Journaliste est décidément un métier dangereux.

Une de mes bourdes journalistiques préférées est celle qui, l’été dernier, a fait chuter la bourse de Paris: le quotidien britannique Daily Mail avait annoncé la faillite imminente de la Société Générale, géant bancaire européen.
En fait, le journaliste anglophone, s’inspirant d’un texte lu dans
Le Monde, avait confondu une nouvelle de science-fiction économique avec un article d’information financière. Pas l’air fin, le fils d’Albion.

Souvent, la gaffe vient d’un télescopage malencontreux entre un article et une pub. C’est ce qui est arrivé le 19 janvier dernier au Belfast Telegraph, dont la «une» arborait une photo du paquebot Costa Concordia couché-coulé sur le côté. Au-dessus, un bandeau publicitaire invitait les lecteurs à gagner des vacances de rêve et à choisir entre six brèches fabuleuses. Six pauses-vacances fabuleuses, en fait, mais le mot «break» ayant plusieurs sens, celui-ci, dans le contexte, coulait – de source.

Les journalistes savent qu’ils font un métier dangereux, qu’aucun d’eux n’est à l’abri de la boulette qui reviendra hanter leurs nuits jusqu’à l’EMS. Et que la prudence commande de ne faire la leçon à personne sur le sujet.

N’empêche: dans la plupart des cas, il faut bien admettre que la défaillance humaine est à l’origine de l’article malvenu. Il peut s’agir, comme on l’a vu, d’une mauvaise maîtrise des langues, d’un sens lacunaire du deuxième degré. Ou encore, sous la pression du temps, d’un défaut de vérification. La précipitation est mauvaise conseillère, quelques bien vivants donnés pour morts dans l’urgence de ne pas rater un scoop en savent quelque chose.

Mais il arrive aussi qu’un pur hasard soit à l’origine de l’article malencontreux. C’est ce qui est arrivé à Roger Jaunin, très satirique collaborateur de l’hebdomadaire romand Vigousse.

En date du 15 juin, dans le billet d’humeur «Courrier du chieur», intitulé «Hors jeu», Roger Jaunin s’attaque de toutes ses dents à l’historique commentateur sportif français Thierry Roland, dont on vient d’annoncer le retour à l’antenne à l’occasion de l’Euro. Fort de ses solides compétences dans le domaine du journalisme sportif, notre vigoureux chroniqueur dit tout son mépris pour ce confrère «parfaitement méprisable», cet «étalon or de la bêtise», qu’il accuse d’avoir assis sa popularité sur la beaufitude, le chauvinisme, voire «le racisme primaire». Et Roger Jaunin de terminer sur ces mots définitifs: «Votre temps de jeu, Monsieur Roland, est passé. Il n’était pas utile de jouer les prolongations.»

Le lendemain, 16 juin, Thierry Roland meurt d’une attaque cérébrale. Ce qui est franchement malheureux pour tout le monde.

Je ne connaissais pas Thierry Roland dans ses œuvres mais j’ai trouvé (dans Le Figaro du 16 juin) une compilation des petites phrases qui ont attisé la colère de Roger Jaunin. Disons qu’il y avait là de quoi alimenter, tout au moins, une saine polémique.

Mais que peut faire le polémiste lorsque l’adversaire qu’il vient d’assassiner verbalement meurt inopinément comme s’il avait reçu une bonne vieille balle en plomb? Méditer sur le fait que, même si c’est pour en dire du mal, on ne parle pas des morts sur le même ton que l’on utilise pour les vivants. Ou alors, assumer à mort et envisager (voir Vigousse du 22 juin) le lancement d’une chronique de pronostic nécrologique. Roger Jaunin relèvera-t-il ce nouveau défi? Le suspense est insoutenable.

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