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Photographie lundi 25 juin 2012

Champ libre

Anne Diatkine Paris

(Erwan Fichou)

(Erwan Fichou)

Amie de Leonard Cohen, la photographe française Dominique Issermann a signé les clips de son dernier album. L’artiste cultive les fidélités, d’Isabelle Adjani à Sonia Rykiel, et l’air de rien contribue aux rêveries de notre époque

Dominique Issermann ne se facilite pas la vie. Elle photographie de belles personnes dans de beaux lieux. Et c’est bien sûr plus difficile de percuter le regard quand la perfection est déjà là. Blonde, pâle, vêtue de noir, elle aimante la luminosité des peaux, la géométrie d’un coude ou d’un trait de lumière. «J’aime m’appuyer sur ce qui me tombe dessus, plutôt que de faire la pluie et le beau temps. L’eau sous le sable après la pluie est une mine d’or. Combien faudrait-il payer pour simuler ce que le hasard offre?»

On est dans un ancien garage. Des murs en parpaing brut, rien dessus. Si, quand même, deux photos de roche, signées d’un autre. «Je ne supporterais pas d’avoir mes images sous les yeux.» Les siennes sont archivées impeccablement.

Dominique Issermann est une sobre rigolote. Sobre dans ses choix esthétiques, et aussi parce qu’elle ne boit pas, ne s’est jamais droguée, même dans les années 80, quand elle était un pilier du Palace. Tandis que chacun s’affaissait et perdait l’usage de la parole, elle tentait encore d’échanger. «Je n’ai jamais pu croire qu’il y avait un monde parallèle plus intéressant que le monde réel.» Rigolote aussi. Elle mime les gens qu’elle évoque. Bob Dylan s’invite à la table, mais aussi Marguerite Duras, et beaucoup d’autres, qu’il serait mal élevé de citer parce qu’on en oublierait. La photographe imite la démarche de Dylan, rencontré pour une pub de lingerie féminine. Il y faisait l’homme. Gratuitement, pour la beauté du geste? «Je ne pense pas. Triple tarif, plutôt. J’étais morte de trouille à l’idée qu’on m’ait envoyé son sosie. On était enfermés dans une pièce où pendaient des milliers de soutiens-gorge fuchsia, et je lui ai tendu un chapeau de cow-boy. Il m’a dit: «Ah non, je ne peux pas.» «Pourquoi?» «Parce que la lingerie, d’accord. Mais si je mets un chapeau, mes amis vont vraiment trouver ça très bizarre. Je n’en porte jamais.» «Monsieur Dylan, j’ai été à des tas de vos concerts, je peux certifier que vous portiez un chapeau.» «Vous confondez, ce n’était pas moi.» Je paniquais, le sosie s’était démasqué.» Elle continue l’histoire, on l’écouterait pendant des heures, c’est d’ailleurs ce qui se passe.

Mais elle, sa vie? Vite, des dates. Une naissance? Une première cigarette? N’importe quoi, il est déjà tard. Une première fugue, peut-être? «J’avais 9 ans, on vivait à Aubigné-Racan dans la Sarthe, et j’ai disparu avec le fils du boulanger qui avait une moto. Mes parents ont paniqué.» C’est d’ailleurs une moto qu’elle s’achète avec sa première paye. «Je travaillais pour 20 ans, et avec Hervé Guibert, on filait à deux-roues rencontrer une vendeuse de souvenirs à Lisieux ou des futures stars à Cannes.» On pioche dans des petites boîtes comme dans un jeu des sept familles. Sont mélangées ses photos privées, de mode, de pub. Et d’autres, «prises entre deux photos», qui sont nos préférées. La première chose qui frappe est qu’on ne différencie pas les genres et à peine les époques. La deuxième, c’est que l’on a toujours envie d’entrer dans le champ, car les lieux de Dominique Issermann sont ceux où l’on veut aller. La troisième, c’est la fidélité: qu’elles s’appellent Anne Rohart, Isabelle Adjani ou Laetitia Casta, qu’elles soient connues ou pas, les mêmes personnes reviennent, de décennie en décennie. Quand elle lie amitié, elle ne rompt pas. On lui fait remarquer qu’elle n’a photographié que des femmes, à part Leonard Cohen. «C’est archi faux, regardez. Gérard Depardieu avant Les Valseuses.» Leonard Cohen est cependant l’un des seuls hommes récurrents, qui ne soit pas photographié en reflet dans un miroir, mais en train d’agir, c’est-à-dire de rêver, d’écrire, de mettre ses chaussures, de ne rien faire, bref, de vivre. Elle dit: «Oui, j’ai été la femme de I’m Your Man [titre d’un album qui lui est dédié, ndlr], ce que je n’aurais jamais pensé évoquer publiquement si des biographies n’étaient pas sorties. J’y ai appris qu’il était très déprimé quand on s’est rencontrés à Hydra. Je n’en avais aucune conscience, on riait tellement.» Comment s’arrête une histoire? «D’un seul coup. Comme l’eau qui s’écoule d’un bassin.»

Dominique Issermann n’est pas chronologique. «Mes aventures amoureuses sont ma seule horloge. J’oublie les dates à une décennie près. Je pourrais dire: «Cette photo-là, c’était quand j’étais avec telle personne.» Quand il n’y a pas d’amour, je suis incapable de me repérer.» Elle vient de terminer les clips du dernier album de Leonard Cohen avec un iPhone. Quitte à laisser tomber l’argentique, autant changer radicalement de support. «C’est la petite boîte magique. Elle me permet de devenir ce que je voulais être enfant.»

Fillette, elle imaginait des petits films muets en triptyque. Son père était médecin de campagne. Lycéenne, il ne faisait pas un pli pour les profs qu’elle serait comédienne. En fait, ce sont surtout les scènes vides qui l’attirent. 1968 la propulse à Paris, et l’année d’après, elle est à Rome, où elle écrit avec Cohn-Bendit, et Marc’O un scénario sur des mineurs en grève, que Godard ne tournera pas. «Je tenais la caisse d’un collectif de cinéastes et je prenais quelques photos. Pendant cinq ans. C’était très joyeux.» Dans la foulée, elle tourne deux longs métrages, cosignés avec Marc’O. Comment passe-t-on du gauchisme aux stars et à la photo de mode? Par négligence des frontières, dit-elle. «Le mannequin est aussi vrai que les vrais gens. Et contrairement à eux, il participe à la création de l’image.» Grâce à la rencontre avec Sonia Rykiel, aussi, qui lui accorde immédiatement toute sa confiance.

A ses tous débuts, elle photographiait les gens dans la rue, happée par leur visage. Toujours en leur demandant leur autorisation, et leur nom. C’est devenu impossible aujourd’hui, «car je suis de plus en plus timide». Les rares fois où elle a été envoyée en reportage, elle a laissé tomber son appareil. «Mon élan est plutôt de soigner le blessé que d’en faire une image. Mes photos ne dénoncent rien. C’est très bien qu’elles finissent en boule comme forme à chaussure.» Elle a souvent hébergé des gens. Parfois plusieurs années. Un vieux monsieur est resté chez elle dix ans, jusqu’à sa mort – «ce que je n’aurais pas forcément fait pour quelqu’un de ma famille». Comment fait-elle pour que les autres se sentent à l’aise? «Chez moi, c’est un chantier, il n’y a aucun objet personnel, des fils électriques qui pendent, des trous. On n’est pas pris dans un univers déjà construit. Et ça me fait plaisir d’avoir un ami dans la chambre d’ami.» En général, quand on lui propose d’exposer, elle refuse: «Je n’aime pas les photos encadrées.»

Elle n’a pas d’enfant, et ne dit pas que c’est une pure volonté. «Je n’ai pas trouvé le père idéal. Quelle prétention! Comme si j’étais la mère idéale.» Si elle ne devait garder qu’une seule photo, ce serait celle de deux petites chinoises ­effrontées, rencontrées à Union Square Garden, à New York.

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