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enquête mercredi 01 décembre 2010

Parfums: chefs-d’œuvre en péril

Véronique Hayoun

(AFP)

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Les réglementations européennes et l’autorégulation de l’industrie du parfum diminuent drastiquement la liste des matières utilisables par les parfumeurs.

Le monde feutré de la parfumerie ne cache plus son inquiétude et sa colère devant une législation européenne qui ne cesse de limiter l’utilisation des matériaux naturels et de synthèse pour les créateurs. «Nous sommes très soucieux, déclare, exaspéré, Patrick Saint-Yves, président de la Société française des parfumeurs (SFP). Si vous dirigiez une association de peintres et que l’on vous interdisait soudainement d’utiliser le bleu? Cela vous change un métier!» Les parfumeurs considèrent volontiers les matières odorantes avec lesquelles ils composent leurs fragrances comme les couleurs du peintre ou comme les notes d’une partition. Et leur palette comporte 3200 odeurs répertoriées, naturelles et synthétiques.

Depuis janvier, des nez aussi prestigieux que Thierry Wasser (Guerlain), François Demachy (Christian Dior) et Christopher Sheldrake (Chanel) se plaignent et s’inquiètent ouvertement de l’appauvrissement de leur palette. «Nous vendons des parfums dont le plus vieux a plus de 150 ans, déclarait Thierry Wasser dans Le Monde du 13 janvier. Si un jour, Bruxelles ne veut plus d’essence de rose, comment pourrais-je faire? Il y a de la rose dans presque tous nos parfums… C’est un patrimoine à défendre.» Il ajoutait: «Jean-Paul Guerlain avait créé Parure pour sa maman. On a dû l’arrêter, on ne pouvait plus utiliser les ingrédients nécessaires à sa fabrication. C’est un crève-cœur.»1

Chez Chanel, le directeur de recherche et développement parfums, Christopher Sheldrake, a même fait allusion, dans le Financial Times, à un sujet sensible sur lequel la majorité des maisons préfère garder le silence, celui des reformulations de parfums: «Les régulations nous créent beaucoup de travail pour que nous puissions maintenir la qualité des produits existants.»2 De son côté, Serge Lutens s’inquiétait pour sa profession dans le London Evening Standard: «Les ingrédients interdits […] sont tellement extensifs que je me demande, pour vous donner une analogie, comment un boulanger peut-il faire du pain sans farine?»3

Il y a donc de quoi s’inquiéter pour la survie de certains chefs-d’œuvre. D’autant que les restrictions sur l’utilisation de certaines matières naturelles et synthétiques, entrées en vigueur en août 2010, vont contraindre des fleurons de la parfumerie fine à reformuler certains de leurs grands classiques comportant de l’extrait de jasmin sambac, de la rose, de la mousse de chêne, de l’ylang-ylang.

La complainte de Thierry Wasser a été abondamment commentée entre professionnels de l’industrie des odeurs, dans des médias français et américains et dans la blogosphère, qui suit passionnément le dossier des reformulations de parfums. Thème «tellement délicat» pour Guerlain que «nous n’avons pas le droit de communiquer sur ce sujet», nous a-t-il été répondu. Pourtant, Sylvaine Delacourte, directrice développement des parfums Guerlain, parlait ouvertement, sur son blog Esprit de parfum4, de la reformulation de Jicky, le jus qui, en 1889, inventa la parfumerie moderne. Elle répondait ainsi, le 17 juin, à un inconditionnel: «Les reformulations sont toujours des sujets douloureux, c’est vrai que nous avons dû substituer la civette, qui est interdite, pour la remplacer par une base avec un mélange de différentes notes pour reproduire cette note civette! Les dérivés sont hélas supprimés, nous n’en vendions qu’en France, alors ce n’était pas assez rentable.» 4

La civette, avec le musc, l’ambre gris et le castoréum, fait partie de ces produits animaux phares qui, depuis l’origine de la parfumerie, ont été mêlés à son histoire, souligne Annick Le Guérer dans Le Parfum, des origines à nos jours 5 . Les trois premiers ont été abandonnés en raison de leur coût trop élevé ou pour protéger certaines espèces, dont le chat-civette. Ces matériaux, qui permettent de fixer une fragrance, ont été remplacés par des molécules de synthèse.

L’an passé, à l’occasion de la relance de Féminité du Bois qu’il avait créé en 1992, Serge Lutens a annoncé que la formule en avait été modifiée. Une première! La transformation de Féminité du Bois, célèbre pour avoir inauguré un nouveau style, n’est pas passée inaperçue chez les fidèles, qui ont demandé des explications sur le blog de l’historienne Elisabeth de Feydau.6 Serge Lutens a joué franc-jeu: «En raison de la législation régissant la parfumerie, tous les parfums subissent des modifications tous les trois-quatre ans. Mes parfums, dont Féminité du Bois, ne dérogent pas à cette règle. ­Contrairement aux idées répandues, cette modification ne tire pas toujours obligatoirement le parfum vers le bas. Il arrive même que certains s’en trouvent bonifiés. […] Cette reformulation existe bel et bien, elle ne modifie pour moi en rien la qualité (créative et olfactive) de mes parfums.» Serge Lutens n’a pas ­convaincu toutes ses admiratrices. Le parfum est un sujet à fleur de peau pour ses inconditionnelles qui font rimer reformulation avec trahison.

L’Union européenne est pointée du doigt dans ce dossier sensible. Paradoxalement, l’industrie de la parfumerie elle-même, réunie dans l’International Fragrance Association (IFRA) est elle aussi dans le collimateur des professionnels et des passionnés. Au point que le scientifique Luca Turin, critique et auteur d’un guide du parfum à succès, a accusé l’IFRA, plus spécifiquement son 43e amendement édicté en 2008, et l’Europe qui adopte ces normes, d’avoir «officiellement» fait mourir cet art d’une centaine d’années qu’est la parfumerie. C’était en avril 2009, dans sa chronique mensuelle dans la NZZ 7.

L’Europe allergique aux parfums

Les reformulations ont-elles vraiment sonné le glas de la parfumerie comme art? Cette prophétie fait-elle seulement des adeptes? Commençons par le commencement.

Depuis 1978, la Directive de base sur les Cosmétiques (ci-après Directive), édictée par la Commission européenne (CE), limite ou interdit l’emploi de matières naturelles et synthétiques estimées dangereuses ou toxiques pour la santé du ­consommateur. Pour Bruxelles, le parfum est un produit cosmétique avec le même statut qu’une crème pour le visage, un rouge à lèvres, un dépilatoire ou un shampooing.

Au début, cette Directive restreignait principalement les essais sur les animaux. Mais, dans les années 90, des dermatologues nord-européens font un classement des manifestations allergiques cutanées, dans lequel les parfums arrivent en seconde position, après le nickel. Ces médecins mobilisent des parlementaires et des associations de consommateurs de la CE. L’utilisation de ce métal est limitée. Les allergies baissent. Forts de ce succès, ces dermatologues ouvrent la chasse anti-parfums à Bruxelles. Fin 1999, le Comité scientifique sur la sécurité des consommateurs (CSSC), qui fournit des avis scientifiques à la CE sur tous les risques existants pour la santé et pour la sécurité des consommateurs liés aux produits non alimentaires, rédige une liste de 26 allergènes.

«La Commission nous a demandé de présenter des données irréfutables, dans un délai fixé, ­contredisant celles de leurs experts de la CSSC, souvent trop rigides, décrit Jean-Pierre Houri, directeur général de l’IFRA. En général, le problème était de nous entendre sur le niveau d’utilisation possible avancé par ces experts.» L’IFRA ne fut pas prête à temps. «Mais la leçon a été retenue et le programme scientifique intensifié et accéléré», assure ce dernier.

Francis Thibaudeau, directeur adjoint de la Division parfumerie chez Robertet, déplore: «Quand nous avons été attaqués sur les allergènes, l’IFRA était en retard. Les bases de données de RIFM concernant des huiles essentielles, manquaient à l’époque; elles n’avaient pas été actualisées.» (Lire encadré IFRA.)

A l’impréparation de l’IFRA s’ajoute la désunion dans les rangs des fédérations de cosmétiques européennes et américaines. Elles n’ont pas su se concerter pour agir.8

A la même époque, l’UE a de surcroît le parfum dans le nez. En 1999, elle vote un crédit de recherche de 3 millions d’euros, destiné à des experts, pour un projet intitulé «Les ingrédients de parfumerie, un risque majeur pour l’environnement et pour la santé des consommateurs européens». L’industrie de la parfumerie intervient pour faire enlever le mot «majeur», perçu comme «un abus de langage flagrant» en comparaison avec la pollution de l’eau, de l’air, du tabagisme, etc.

Victoire des experts en 2002: cette liste d’allergènes devient législation européenne dans le cadre du 7e amendement de la Directive cosmétique. Or, 90% des 300 matières premières naturelles utilisées en parfumerie contiennent au moins un des 26 allergènes! Plus précisément, 19 de ces allergènes sont d’origine naturelle. Cette liste est bien sûr critiquée par des professionnels des odeurs. «L’huile essentielle d’orange compte parmi ces 26 allergènes, s’insurge Francis Thibaudeau, également président de la Fédération européenne des huiles essentielles. Or, on estime qu’il faut se pulvériser 400 fois de suite son eau de Cologne préférée sur la main pour avoir l’équivalent de ce que l’on obtient… en épluchant une orange… Quelle dangerosité!»

Etrangement, cette Directive assimile une huile essentielle à un mélange de substances chimiques, et non pas à une entité unique. Ce qui n’est pas sans incidence. Jacques Masraff, parfumeur genevois indépendant, qui n’utilise que des substances naturelles, explique: «Les tests scientifiques ne sont pas faits avec l’essence complète, seulement avec la partie potentiellement allergène. C’est comme les ressorts d’un matelas: ils sont dangereux si vous vous asseyez directement dessus, mais quand ils sont entourés de mousse et de tissus, le danger disparaît. J’espère que cela changera.»

Quoi qu’il en soit, à l’intention des consommateurs, les 26 molécules allergènes de la Directive figurent désormais sur la liste des ingrédients des produits cosmétiques, dès qu’elles dépassent la concentration de 0,001% pour ceux qui ne sont pas rincés (crèmes, parfums…) et de 0,01% pour les rincés (shampooings, savons, gels douche…). «Les marques (de parfum) sont hyper­frileuses, regrette Patrick Saint-Yves, au lieu de signaler sur une étiquette qu’elles utilisent ces produits au-delà de la norme, elles préfèrent souvent les éliminer de la composition des parfums!»

Allergique aux étiquettes envahissantes, l’industrie de la parfumerie fine a d’ailleurs bataillé pour éviter qu’une autre ne mentionne «Peut provoquer des allergies pour la peau».

Des amendements dévastateurs

A cette réglementation européenne pesante, contestable mais intouchable, s’ajoutent les amendements du Code de pratique de l’IFRA. «Après le 7e amendement de la Directive cosmétique, analyse Francis Thibaudeau, l’IFRA a voulu radicaliser ses standards. Maintenant, elle précède cette Directive.»

Le 45e amendement, notifié comme les précédents à la mi-juillet, entrera ainsi en vigueur dans trente et un mois. Le mois d’août sonnait le dernier délai accordé pour appliquer les standards du fameux 43e, publié en 2008. Ceux-ci étaient tellement considérables que les membres ont bénéficié de six mois supplémentaires pour adapter leurs produits. On l’aura compris: de nombreuses fragrances ont déjà été discrètement métamorphosées.

Le 43e amendement comporte donc 60 standards, soit 60 nouvelles règles applicables à l’utilisation d’un ingrédient ou d’une famille d’ingrédients spécifiques. Huit sont nouveaux, 26 actualisés, et 26 présentés différemment. Jean-Pierre Houri motive cette profusion par l’application, depuis 2005, d’une nouvelle méthode plus précise, dite l’Evaluation quantitative du risque, pour «améliorer la protection des consommateurs contre la sensibilisation induite par certaines substances».

Parmi la centaine de substances revisitées, retenons la mousse de chêne en extrait, le baume du Pérou en extrait et distillé, l’eugénol, l’isoeugénol (composant de l’essence de muscade et de l’ylang-ylang, à l’arôme doux, épicé et floral), l’aldéhyde cinnamique ­(composant de la cannelle, de la casse et du patchouli), la damascone ou cétone de rose (rose synthétique dérivée de l’huile essentielle de rose bulgare, dite damascène, connue pour son odeur florale, fruitée avec des facettes boisées, tabacées). Du côté des ingrédients dont la quantité admise doit être diminuée, on trouve: la carvone (odeur de menthe), la coumarine, l’ylang-ylang en extrait, les absolues de jasmins sambac et grandiflorum. Ces deux derniers ont encore été diminués dans le non moins lourd 44e amendement de juillet 2009.

Jean-Pierre Houri en précise la portée: «Seuls 177 standards ont été développés et appliqués, alors que la palette potentielle des parfumeurs respectueux des normes de l’IFRA compte 3200 ingrédients odorants.» En bref, 82 substances, ou groupes de substances, ont été bannies, 86 ne devraient être utilisées qu’au-dessous d’une concentration limitée et neuf sont utilisables à condition de satisfaire à un critère de pureté. «La majorité des professionnels, poursuit-il, nous affirme que le développement de nouveaux parfums en accord avec les normes de l’IFRA ne présente pas de problème. La recherche de matières premières naturelles et de molécules de synthèse met toujours plus de produits à la disposition du parfumeur. Ce sont les reformulations qui font débat, dit-il, mais dans la plupart des cas, ça se passe bien.» Vraiment? Pas toujours, pour Serge Lutens, dont des créations dorment dans les placards: «Substituer certains matériaux par d’autres est une option, mais il est possible que plusieurs fragrances ne voient jamais la lumière du jour. Cela m’est déjà arrivé trois fois.»3

Isabelle Maillebiau, elle, s’interroge: «En parfumerie, les restrictions s’enchaînent depuis vingt ans sans discontinuer. Cette industrie fait partie de notre tradition familiale depuis cent cinquante ans et nous n’avons jamais rencontré d’opposition quant à la composition d’un parfum. Certains domaines comme le pétrole me semblent autrement plus dangereux!» Avant de nuancer: «Mais nous sommes soumis à des règles et il est de notre responsabilité de les suivre. En outre, nous nous fournissons en matières premières chez Robertet qui est membre de l’IFRA et en respecte les directives. Il y a néanmoins du positif, car ces contraintes encouragent les maisons de composition à découvrir de nouvelles molécules et les parfumeurs à chercher d’autres notes. Pour moi, qui aime particulièrement la rose, le safranal, la cannelle et la mousse de chêne, la substitution d’une matière première naturelle est quasiment impossible. J’essaie donc de recréer un accord, une note, avec plusieurs matières premières de synthèse afin de retrouver au mieux l’odeur et l’effet de celle qui doit être substituée.»

Bertrand Duchaufour, parfumeur indépendant et responsable chez L’Artisan Parfumeur des parfums exclusifs et d’autres projets olfactifs, déplore la diminution constante du majantol: «Je l’utilise fréquemment pour donner des effets rosés discrets que l’on trouve dans un accord muguet, cyclamen, magnolia, voire l’effet mousseux de la fleur de chèvrefeuille. Je vais devoir me restreindre. J’ai la chance de pouvoir m’impliquer dans un brief (sorte de synopsis, ndlr), mais si mes clients me demandent une note florale fraîche et transparente, je tiquerai immédiatement. Je ne pourrai pas retrouver la transparence du majantol. Devant ces standards très limitatifs, j’ai choisi de faire contre mauvaise fortune bon cœur. Je suis obligé de travailler en substituant des molécules par d’autres, en cherchant des palliatifs, ce qu’il n’est pas toujours possible de bien faire.»

Jacques Masraff est diversement touché par la diminution de sa palette de 200 essences et d’absolues: «Je peux utiliser moins d’ylang-ylang, c’est une odeur forte, cela ne me dérange pas. Mais il m’est difficile de réduire encore le jasmin que j’aime beaucoup. Ce qui m’a le plus affecté, c’est le méthyl-eugénol, réglementé par le 36e amendement (en 2002). Il existe des huiles essentielles de rose sans méthyl-eugénol, mais cela ne ressemble plus à une rose bulgare ou d’Anatolie. Le jasmin et la rose, vous imaginez, c’est la base de la parfumerie!» Cependant, il s’astreint à suivre les recommandations de l’IFRA, argument qu’il met en évidence sur son site et ses cartes de visite: «Je veux pouvoir proposer des parfums sûrs où le taux des allergènes ne dépasse pas le seuil de sécurité.»

Andy Tauer, jeune parfumeur indépendant zurichois, a déjà dû modifier sa première création Le Maroc, distribuée dans des boutiques, en 2005, en raison de la baisse de qualité d’un ingrédient et de changements de régulations: «Je crains que l’interdiction de ces matières naturelles et synthétiques n’ait une forte influence sur la créativité des parfumeurs. Jusqu’ici, je regardais la situation avec un sourire fataliste. Mais, en créant des parfums, les parfumeurs semblent plus se soucier de ce qu’ils ne peuvent plus utiliser, que de construire un beau parfum!»

Une baisse de créativité?

Andy Tauer n’a pas tort. Bertrand Duchaufour a même anticipé la restriction sur la vanilline prévue dans le 44e amendement de 2009: «Je veux être tout de suite en règle avec les normes. J’avais donc préparé une variante pour Havana Vanille, où j’utilise une forte concentration de vanille. Cela fait dix ans que nous sommes aux aguets avec ce sujet!» Pour l’heure, la variante dort tranquille. Grâce à l’intervention d’un membre de l’IFRA, le sort de la vanilline est en suspens. «Le risque de dommage pour les parfums était important avec ce nouveau standard», confie un parfumeur qui a requis l’anonymat.

En effet, la vanilline, l’un des principaux composants de l’arôme naturel de la très populaire vanille, est abondamment utilisée dans de nombreux parfums, dont ceux de la famille des orientaux. Une maison de composition a donc demandé au Comité scientifique de l’IFRA, chargé de délimiter le niveau d’utilisation des matières dans les futurs amendements (voir encadré), de faire vérifier les données scientifiques sur la vanilline et de modifier, à la hausse, le prochain standard ou le taux d’utilisation recommandé. Il semble bien qu’on ait évité, pour l’heure, un tsunami de reformulations.

High-tech en flacon

La technologie a déjà offert de nouvelles couleurs aux parfumeurs en saisissant, dans la nature, des odeurs inédites, celles du freesia, de l’orchidée ou de l’osmanthus, reconstituées avec des molécules de synthèse. Depuis les années 70, le head space capture in situ, grâce à une cloche de verre, l’odeur émise par n’importe quel végétal. Puis, dans les années 80, la SPME (Micro extraction en phase solide), plus mobile que la précédente, capte des variations de l’odeur d’une fleur durant un certain laps de temps grâce à une simple seringue, équipée d’une fibre imprégnée d’un support ad hoc. La haute technologie qui vient d’être utilisée pour le dernier jus de Thierry Mugler. Womanity a ainsi bénéficié de l’extraction moléculaire brevetée par la société de composition grassoise, Mane, décrite ainsi: «Beaucoup plus précise et rigoureuse, l’extraction moléculaire permet d’obtenir des ingrédients d’une fidélité et d’une subtilité olfactives totales.»

Malgré cela, un ingrédient naturel, autrement plus complexe que le synthétique car composé de plusieurs molécules, résiste à la substitution ou à la synthétisation. La rose comporte ainsi 500 molécules et le jasmin 400. La synthèse se limite à une seule. Si l’emblématique absolue mousse de chêne est devenue inoffensive, elle a perdu des qualités olfactives irremplaçables. «Le fournisseur Biolandes, dit Bertrand Duchaufour, est arrivé à la traiter et à en éliminer la composante allergène, l’atranol. Mais il existe bien une différence perceptible avec la mousse initiale utilisée.» Andy Tauer le déplore: «On ne trouve malheureusement aucun substitut adéquat pour la mousse de chêne sur le marché. Toute la famille olfactive des chypres classiques est sur le point de disparaître des marchés européens.»

D’où l’impossibilité de reformuler cette famille à l’identique. Pour Mitsouko, créé en 1919, Guerlain a dû s’y prendre par deux fois devant le flot de mécontents. Le grand nez Edouard Fléchier y aurait passé deux ans, selon Luca Turin, qui ­considère Mitsouko comme un chef-d’œuvre.10 Un travail qu’il salua d’un «Bravo». Moins convaincus, des inconditionnels ont fait une croix sur Mitsouko. D’autres n’y auraient vu goutte, selon une représentante de Guerlain dans un magasin genevois. Ignorante de cette histoire, elle assure: «Mes clientes n’ont rien remarqué. J’en vends toujours autant. Ce sont les habituées de Shalimar qui se plaignent.» On peut se demander ce qu’il adviendra de Mitsouko avec le 43e amendement.

Si, pour Mitsouko, Guerlain a évité le gâchis, le risque de dénaturation menace. Jacques Cavallier, maître parfumeur chez Firmenich confiait à CosmétiqueMag: «Remplacer sans dénaturer la création originale n’est pas simple. Lorsque je reformule, j’essaie plutôt d’améliorer la formule pour lui donner un plus.»11

Ces chères reformulations

Selon ce magazine français professionnel, reformuler coûte cher: «La première conséquence est financière. La reformulation entraîne un coût pour les maisons de composition – qu’elles ne facturent pas à leurs clients – et mobilise du personnel chez les marques, car les nouveaux jus demandent à être validés.»12

Il n’est pas sûr qu’il reste quelque chose de l’odeur initiale après une dizaine de reformulations obligatoires. Francis Thibaudeau tire la sonnette d’alarme dans un éditorial à paraître dans le journal interne de la SFP qu’il nous a confié: «On peut peindre une nouvelle œuvre sur une toile blanche sans gris ou sans bleu, mais on ne refera jamais la sans la palette de Leonardo da Vinci… Nous sommes devant un phénomène de chef-d’œuvre en péril.» Pour les sauver, il appelle à la mobilisation des parfumeurs, de la SFP, des marques!

N’est-il pas déjà trop tard? Les amoureux des parfums n’auront-ils plus qu’à aller en pèlerinage à l’Osmothèque, à Versailles, pour sentir les prochains et les anciens chers disparus? Depuis vingt ans, cette «maison des parfums», située dans les locaux de l’école de la Parfumerie (Isipca), renferme une collection de plus de 1800 fragrances, certaines recréées spécialement, comme Le Chypre, La Rose Jacqueminot ou L’Eau de la Reine de Hongrie du XIVe siècle.

Les amoureux de la parfumerie fine peinent à comprendre pourquoi les jus, qui n’ont jamais tué personne, sont autant réglementés, contrairement aux cacahuètes couramment accessibles, parfois mortelles. Près de 4% des adultes souffrent d’allergies alimentaires en France sans que le reste de la population en pâtisse. Cette logique-là ne s’applique pas aux parfums. «La société demande des produits irréprochables, motive Jean-Pierre Houri, et les milieux législatifs et scientifiques régulateurs pensent qu’il faut protéger les 10% de personnes allergiques au parfum, ­comprises dans la population de personnes déjà sensibles aux allergies. Nous avons d’ailleurs contribué à faire baisser le nombre de consultants chez les dermatologues!»

Francis Thibaudeau déplore quant à lui «le terrible battage médiatique anti-parfums d’ONG américaines qui ne sont pas bonnes scientifiquement, mais qui savent faire du lobbying. L’IFRA a péché par manque de lobbying.» Il pointe encore le principe de précaution dominant: «Il est très difficile de résister à la puissance de ce principe, car la maxime de la santé du ­consommateur est très forte. Nous devons nous aligner sur ce nouveau dogme qui nous entraîne dans une course effrénée vers le «complètement sûr», et qui nous contraint à analyser tous les produits utilisés pour les parfums.»

Pour la Commission, «la protection de la santé apparaît aujourd’hui comme une valeur non seulement supérieure, mais pratiquement absolue»,13 écrit François Ewald. De surcroît, «la précaution est une attitude active qui fait apparaître des risques dans chaque activité.»14 Ce n’est donc pas un hasard si la nouvelle méthodologie de l’IFRA s’appelle «Evaluation quantitative du risque». Et c’est vers le risque zéro, l’élimination de toute allergie que tendent l’IFRA et l’UE, selon leur interprétation de la demande de la société. Mais les usages maximalistes du principe de précaution, prévient le philosophe Michaël Fœssel, sont le fait d’experts spécialisés dans le calcul des risques, et non pas du souverain garant de l’ordre au détriment des droits. «Il n’est pas sûr que l’on gagne quoi que ce soit à ce transfert d’attribution.»15 Pour la parfumerie fine, on peut déjà mesurer les pertes.

Exception culturelle

L’idée montante, et la plus convaincante, d’accorder aux anciens parfums le statut spécial d’«exception culturelle» permettrait alors de redonner ce nécessaire pouvoir au politique. En France, la décision reviendrait aux Ministères de la culture et de la santé, précise Francis Thibaudeau: «Comme on autorise les voitures de plus de 20 ans à rouler sans ceinture de sécurité, on autoriserait d’anciens parfums.» Jean-Pierre Houri est positif: «Je n’y vois pas d’inconvénient. Certaines marques garderaient des parfums non reformulés pour un certain nombre d’amateurs. Il faudrait voir cela avec la Commission européenne.» D’ailleurs, à Bruxelles, Constance Le Grip, députée européenne UMP-PPE au Parlement européen depuis février 2010, prête une oreille attentive: «Je ne suis pas hostile a priori à cette idée. Elle mérite d’être débattue et expertisée.» Un effluve de solution? Pour l’heure, rien n’a été entrepris et la quête du risque zéro semble infinie.

De la précaution à la prohibition

Du côté des maisons de parfumerie sourd une autre peur: «Les grandes marques redoutent des procès désastreux pour leur renommée et leurs finances»16, exposait déjà dans son livre Annick Le Guérer. Corollaire: les bureaux de législation se sont développés ces dernières années. Et les nez doivent défendre leurs créations devant les responsables desdits bureaux. On ne prend jamais trop de précaution…

De la précaution à la prohibition, il n’y a qu’un pas allègrement franchi au Canada et aux Etats-Unis. Comme avec le tabac, des lobbys écolos exigent désormais l’expansion de zones sans fragrances dans les bureaux, les hôpitaux, les églises, les universités, les fitness. Tout est visé: parfums, laques pour les cheveux, lotions pour le corps… C’est au Canada, qu’a commencé cette campagne qui a gagné les Etats-Unis et la Norvège. En mars, à Detroit, une employée municipale a gagné 100 000 dollars et mis au pas tous ses collègues de travail répartis dans trois bâtiments. Le parfum d’une collègue conjugué à son rafraîchissant d’atmosphère avaient provoqué mal de tête, toux et entravé sa respiration. Après un procès retentissant, la municipalité a donc placardé une interdiction d’utiliser parfums, eaux de Cologne, lotions après-rasage, déodorants, laques et sprays pour les cheveux, lotions pour le visage et le corps, jusqu’aux bougies odorantes et rafraîchissants d’air.

La Suisse et la France sont épargnées par cette tendance. Mais la société baigne dans le paradoxe. «Depuis un an, les clientes me demandent des parfums bio, constate Sophie Bianchi. J’ai d’ailleurs été contactée par une maison qui fait de jolies formules. Malheureusement, celles-ci ne tiennent pas plus de quinze minutes sur peau. C’est aussi hors de prix.» Jacques Masraff, qui initie à l’art du parfum naturel dans des ateliers à Genève et à Lausanne, l’admet: «On peut bien jouer avec le naturel. Mais si on n’aime pas les bois, comme le santal, le vétiver, le cèdre ou le bois de Siam, le parfum ne tiendra pas longtemps.» Le paradoxe, qui se devine, est connu du monde de la parfumerie: la société demande des parfums naturels, alors que, toute à son obsession du risque zéro, elle fait elle-même bannir les molécules naturelles.11

Annick Le Guérer écrit justement: «Loin d’être «le luxe le plus inutile de tous», comme l’affirmait le naturaliste latin Pline l’Ancien, le parfum est révélateur de la société qui le produit. Il en reflète les valeurs, les problèmes, les évolutions.»17 Ce goût du naturel n’ouvrirait-il donc pas une phase de réaction dans l’histoire du parfum, qui est entré dans la modernité et a acquis le statut d’œuvre d’art, pour certains du moins, grâce à la synthèse?

Morte alors, la parfumerie? Aucun de nos interlocuteurs ne l’enterre pour autant. «Je n’irai pas aussi loin en la donnant pour morte, répond Andy Tauer. Ce qui est sûr, c’est que l’Europe est en passe de perdre une importante partie de son patrimoine culturel. Cette Commission dépense des millions d’euros pour le préserver. C’est une honte! Les endeuillés que sont les amoureux de parfums se taisent. Ils semblent avoir renoncé.» Les blogs, en effet, apparaissent plus comme un lieu de contestation que de mobilisation.

«Luca Turin a tiré la sonnette d’alarme, dit Bertrand Duchaufour, mais je suis sûr qu’on peut encore arriver à une solution en sensibilisant la profession et les hommes politiques.» Si ces derniers ne soutiennent guère la parfumerie fine, la députée européenne UMP-PPE Constance Le Grip s’est déjà montrée sensible à leur cause: «Je suis à l’écoute des inquiétudes des parfumeurs et je ne suis pas la seule au sein de la délégation française de mon groupe, nous confie-t-elle. Je dois d’abord poursuivre mes ­contacts avec les représentants de la profession pour m’informer. Il me faut poser un diagnostic pour y voir clair.»

L’avenir aux affranchis?

Les parfumeurs n’ont donc pas fini de voir diminuer les couleurs de leurs palettes. Au-delà du carcan, certains sauront encore s’exprimer avec grâce et virtuosité, dans des eaux diaphanes, évoquant des haïkus. Et il y a les autres, qui préfèrent l’huile à l’aquarelle: «Pour sauver leurs créations, de plus en plus de parfumeurs vont se mettre à leur compte, est convaincue Annick Le Guérer. J’en connais qui font du naturel en indépendants, c’est le seul moyen de s’en sortir. Un parfumeur peut faire ce qu’il veut à condition d’avertir ses clients, car les amendements de l’IFRA ne sont pas obligatoires.»

En «haute parfumerie», le client peut déjà avoir des desiderata et prendre ses responsabilités. Chez Per-fumum ex., le client qui souhaite une surdose de mousse de chêne dans son parfum sur mesure devra toutefois signer une décharge et même fournir un document médical certifiant qu’il n’est pas allergique à cette substance.

Du côté des parfumeurs, c’est l’attitude, responsable, libre et créative, du Suisse Andy Tauer, qui semble musique d’avenir: «Il fut un temps où j’appréciais les recommandations de l’IFRA, car elles constituaient comme une ligne de conduite pour mon travail. J’ai essayé, dans le passé, de suivre la plupart d’entre elles.» Autodidacte, ce Zurichois, qui s’est fait une excellente réputation chez d’influentes bloggeuses, vend ses créations sur le Net. Sur son blog, il dialogue de son art, de ses créations. Sans le savoir, Bertand Duchaufour marche dans ses pas: «Je songe à créer ma marque. J’éviterai les produits dangereux, mais j’irai contre toute attente et contre la législation, pour créer du beau et de l’authentique destiné à des gens responsables.»

La parfumerie fine pourrait compter encore quelques belles années devant elle.

SITES

IFRA www.ifraorg.org

Andy Tauer www.tauerperfumes.com

Sa plateforme de réflexion sur l’Art du nez: www.perfumism.com

Jacques Masraff www.evanescence.ch

Naturopathe et photographe, il initie aussi à la parfumerie naturelle dans des ateliers.

NOTES

1. Nicole Vulser, «Les créateurs de parfums ont la Commission européenne dans le nez», Le Monde, 13.01.2010

2. Rebecca Johnson, «The Move to restrict perfume ingredients», The Financial Times, 5.06.2010

3 Mélanie McDonagh, . There’s a bad whiff about this fuss over fragrance, London Evening Standard, 16.07.2010

4 Sylvaine Delacourte,. «Jicky, Esprit de parfum»

5 Annick Le Guérer,. Le Parfum des origines à nos jours, Odile Jacob, 2005 p. 189.

Elle a également écrit un livre sur l’Osmothèque de Versailles.

6. Elisabeth de Feydau,«Indiscrétions: les nouveaux atours de Féminité du Bois», 14.05.2009

7 Luca Turin,. No Benefits, Duftnote, NZZ 04/09. Il a tenu cette critique de 2003 à juillet 2010.

8 «Les parfums, les allergènes, une histoire complexe» ., SFP,

9. «Sensitization to 26 fragrances to be labelled according to current european regulation.» Contact Dermatitis. Vol. 57, p. 1-10. (2007)

Compte-rendu de cette étude et contestation argumentée de Crop­watch, organisme indépendant de défense des produits naturels aromatiques, contre la législation européenne sur le site the aromaconnection

10. Luca Turin, Duftnote, Due Credit, NZZ 04/07

Luca Turin Duftnote No Benefits, NZZ 04/09

11. Dossier «Les matières naturelles sur la sellette», Cosmétique Mag no 108, mai 2010, p. 12

12. Dossier. Ibid. p. 11-12

13. François Ewald, «Le principe de précaution», Que sais-je, 2008, p. 54

14. François Ewald, ibid. p. 46

15. Michaël Fœssel, «La sécurité: paradigme pour un monde désenchanté», Esprit, 2006, no 327, p. 194-207

16. Annick Le Guérer, ibid. p. 243

17. Annick Le Guérer, ibid. p. 359

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