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roman samedi 20 août 2011

«1Q84», le marathon romanesque  de Haruki Murakami

L’écrivain japonais Haruki Murakami. (Patrick Fraser)

L’écrivain japonais Haruki Murakami. (Patrick Fraser)

Deux tomes de plus de cinq cents pages chacun paraissent le 25 août. Un troisième est annoncé pour mars prochain. L’écrivain japonais livre une saga au long cours où l’on retrouve les obsessions et les talents de l’auteur de «Kafka sur le rivage». Inventaire et portrait par ses livres

Est-ce l’ampleur du projet? ­Toujours est-il que 1Q84 semble encore plus «murakamien» que les romans précédents de Haruki ­Murakami . Pourtant, l’écrivain japonais prend ses aises dans cette saga sombre et fantastique qui entrelace chapitre après chapitre les aventures de la justicière Aomamé et de l’apprenti romancier Tengo: elle compte déjà trois tomes en japonais, dont deux, traduits en français par les soins d’Hélène Morita, sortent le 25 août chez Belfond .

Dans 1Q84 , le romancier donne de l’air à son style, s’autorisant, pour mieux aiguiller le lecteur, de nombreuses redites. Soucieux d’une ligne claire, Murakami n’hésite pas à multiplier les résumés des épisodes antérieurs, quitte à donner parfois une impression de didactisme, de superficialité que renforce une traduction peut-être un peu rapide. Il s’offre de grands développements, laissant ses personnages discourir longuement, exposer leur vision du monde, ou plutôt de «leur» monde puisque, comme il se doit chez lui, c’est le réel qui se trouve ici mis en jeu.

Mais alors que l’écriture et le récit s’épanchent, les obsessions de l’écrivain semblent au contraire se concentrer, s’affirmer, s’exacerber même. Et l’on saisit mieux, à la lecture – très addictive, avouons-le – de cette fresque de science-fiction étonnante où l’on entend les échos de dérives sectaires, de manipulations, de désastres à venir, les points autour desquels l’imagination de Haruki Murakami revient sans cesse tourner. Ils apparaissent comme autant de relais familiers le long du parcours romanesque de 1Q84 . En voici quelques-uns.

Références

1Q84 s’ouvre dans un taxi où la radio diffuse la Sinfonietta de Janacek. C’est la première référence du livre – qui a fait date au Japon, car le succès de 1Q84 a fait exploser les ventes de ce morceau classique – mais c’est loin d’être la dernière. Murakami décrit longuement l’univers de ses héros, revient sans cesse sur leurs goûts musicaux, leurs lectures, les films qu’ils ont vus. Il témoigne d’un éclectisme étonnant et d’une culture cosmopolite que d’aucuns, au Japon, lui ont parfois reprochée, le jugeant pas assez nippon. Ses personnages – ici, Tengo, écrivain en devenir et professeur de mathématiques, ­Fukaéri, jeune lycéenne aux pouvoirs étranges et douloureux, ou Aomamé, gymnaste et justicière, pour ne citer que les principaux – écoutent pêle-mêle Bach, Brahms, les Stones, Bing Crosby, Nat King Cole, Armstrong ou John Dowland. Ils ont vu Le Voyage fantastique, Le Dernier Rivage ou Les Sentiers de la gloire. Ils ont lu Platon, George Orwell, Dickens, Tchekhov ou Dostoïevski; les Evangiles, James Frazer, L’Intendant Sanshô d’Ogai Mori ou Le Dit des Heiké . Autant d’œuvres, où les ­héros de Murakami trouvent des échos de leur propre histoire. Plus curieux, mais pas neuf non plus, Murakami multiplie les références à des marques connues, notamment de mode, avec moins de bonheur et de mystère que dans Kafka sur le rivage , par exemple, où l’apparition de produits de marque aussitôt détournés – comme l’énigmatique Johnny Walker –, produisait un effet d’étrangeté.

Quotidien

L’art du romancier japonais consiste à décaler le réel à partir du quotidien. Pour opérer ce glissement, il lui faut ancrer ses personnages dans la succession des jours, dans le temps qui passe, dans le banal. Aussi ceux-ci font-ils du sport régulièrement comme Aomamé, dont c’est la profession mais qui s’astreint à de pénibles séances, alors même que sa vie ne tient plus qu’à un fil: «Elle assigna dans l’ordre chacun de ses muscles, les mit sur la sellette avec sévérité et minutie. Elle connaissait le nom de chacun d’eux.»

Ils font aussi la cuisine avec un soin méticuleux. Tengo la pratique d’ailleurs comme une sorte de méditation: «Puis il découpa du céleri et des champignons en julienne, hacha menu de la coriandre. Il décortiqua les crevettes et les rinça à l’eau du robinet. Il les étala sur du papier absorbant, les ordonna soigneusement, l’une à côté de l’autre, comme une rangée de soldats.» A travers la douche, l’habillement, la lessive, jusqu’au choix des pyjamas ou à la description des appartements, le quotidien, le familier occupe dans 1Q84 une place centrale, sur laquelle plane toujours une menace.

Solo

Adolescents, sans attaches, se méfiant des engagements, tels apparaissent les personnages de Murakami. Ceux de 1Q84 ne font pas exception. Ce sont, comme leurs prédécesseurs, des solitaires, même si, parfois avec bonheur, leurs solitudes respectives peuvent se rejoindre. Aomamé a rompu avec le milieu sectaire de son enfance. Elle se lie très peu. Ses amitiés finissent tragiquement. Elle est prête à disparaître si on le lui demande. Tengo n’a de sa mère qu’un souvenir obsédant et soupçonne son père – perdu dans une vieillesse brumeuse – de n’être que son beau-père. Il n’a pas d’amours vraies, sinon rêvées et venues de l’enfance lointaine. «Très tôt dans la vie, Tengo avait mis au point une méthode pour ne pas se faire remarquer, et ce afin de fuir toute obligation», écrit le romancier. Du coup, et c’est ce qui les rend attachants, les personnages de Murakami ne peuvent compter, pour affronter le réel vacillant où ils sont plongés, que sur leurs propres forces, «comme les orphelins dans les romans de Dickens», note l’écrivain.

Oreilles

Les oreilles, en particulier celles des femmes, fascinent Murakami. Déjà, dans La Course au mouton sauvage, le héros est amoureux des oreilles de sa petite amie. Celles d’Aomamé apparaissent, ici, dès les toutes premières pages. «Ses oreilles étaient sensiblement différentes, par la taille comme par la forme», précise l’écrivain. Tengo, qui possède des «oreilles rondes et chiffonnées comme un chou-fleur», donne peut-être, plus loin dans 1Q84, une des clés de cette fascination tenace: «Des oreilles tout juste finies et un sexe féminin tout juste achevé, cela se ressemble beaucoup, songea Tengo.» Froissées, tordues, émouvantes, les oreilles racontent leurs possesseurs. Murakami les préfère un peu bizarres, tout comme il aime donner à ses personnages de légers défauts physiques. Comme cet œil plus grand que l’autre de Fukaéri. Loin d’être vues comme des tares, ces particularités sont considérées avec tendresse et vues comme les signes d’une élection au mystère.

Cosmos

Tandis que les personnages vaquent à leurs activités quotidiennes ou affrontent des défis qui les dépassent, – à quoi sert une «Chrysalide de l’air»? Que sont les «Little People»? Pourquoi y a-t-il deux ­lunes? Pour résumer les principales énigmes que 1Q84 pose à ses personnages – Murakami prend soin de donner à entendre la respiration du monde. Le temps cosmique, le temps qu’il fait est là qui s’écoule, muet mais souvent signifiant, et qui parfois se déverse brusquement dans l’instant présent, sous forme de trombes d’eau ou de tonnerre. Il y a toujours, à l’arrière-plan du récit, une attention portée aux nuages, aux instants suspendus où les personnages n’agissent plus, au vide, qui rappellent au lecteur l’existence des galaxies, de l’histoire et du temps; l’existence du monde, ce qui suppose aussi la possibilité de sa fin. «De l’autre côté de la fenêtre, quelque chose, de tout petit et noir, traversa le ciel à l’horizontale, très vite. Un oiseau peut-être. Ou peut-être l’âme de quelqu’un emportée aux confins du monde.»

Etrangeté

Dans 1Q84, le moment du glissement du réel vers l’étrange si propre à Murakami possède un nom: «distorsion». C’est ainsi qu’Aomamé nomme ce qui lui arrive, ce qu’elle ressent, et qui la fait glisser de l’année 1984 dans un nouveau monde qu’elle baptise «1Q84», glissant un «q» pour «question» dans la date qui inspira George Orwell. Ce nouveau monde est imperceptiblement différent. On le reconnaît à ses deux lunes, à sa station lunaire, à ses violences sectaires, à ses uniformes de policiers. Rien n’indique qu’il soit plus accueillant que le précédent, mais, à titre romanesque, il ouvre tous les possibles. Davantage que dans ses anciens textes, Murakami joue ici des mises en abyme: les lunes du nouveau monde sont celles que Tengo décrit dans ses textes. L’écriture, telle que pratiquée par les personnages du livre, semble à l’origine de ce nouveau réel; les mots et les phrases induisent de nouvelles formes, modifiant le monde. Au point qu’Aomamé finira par penser qu’elle est elle-même un personnage enfermé dans le roman d’un autre.

Alors que Murakami souligne plus nettement dans ce nouveau roman les distorsions qu’il opère, prend très clairement la direction de la science-fiction, il se montre paradoxalement moins imaginatif que dans La Course au mouton sauvage , Chroniques de l’oiseau à ressort ou que dans l’inégalé Kafka sur le rivage , mais il conserve, dans 1Q84 , une capacité formidable à séduire et captiver son lecteur.

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