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Politique culturelle samedi 09 juin 2012

«A Bâle, on ne dépense jamais trop pour la culture»

Philippe Bischof: «Aujourd’hui, sans les soutiens privés, bien des expositions seraient impensables.» (Christian Aeberhard)

Philippe Bischof: «Aujourd’hui, sans les soutiens privés, bien des expositions seraient impensables.» (Christian Aeberhard)

La ville rhénane s’autoproclame capitale culturelle de la Suisse. Son directeur des Affaires culturelles, Philippe Bischof, décline ses ambitions

Bâle s’autoproclame «capitale culturelle de la Suisse». Art Basel, dès mercredi, donnera du poids à cette affirmation. Et c’est vrai que de la Fondation Beyeler au Musée Tinguely ou au Kunstmuseum, son offre muséale est princière. Mais encore? Pour la première fois, la ville propose un concept de politique culturelle qui explique l’usage des 115 millions dévolus chaque année à la culture. Directeur des Affaires culturelles de la Ville-canton depuis 2011, Philippe Bischof, ancien directeur artistique du Südpol à Lucerne, explique les options choisies.

Le Temps: Le président Guy Morin a proclamé sa ville «capitale culturelle de la Suisse». Arrogance?

Philippe Bischof: En rien une marque d’arrogance. Le discours politique motive cette emphase. C’est d’abord la constatation lucide que la culture constitue ici un facteur identitaire essentiel, indépendamment des appartenances politiques. Regardez la place des musées ou d’Art Basel, de la musique populaire ou du théâtre! A Bâle, la population est fière de la culture et tient à la conserver. Cela justifie d’autant plus un concept culturel susceptible de légitimer l’encouragement accordé à ce secteur. Quelle culture veut-on soutenir et pour qui?

– Vous avez défini des priorités. Pourquoi chercher encore à se profiler dans d’autres secteurs comme le cinéma, très présent à Zurich?

– Faut-il se focaliser sur un aspect ou viser large? Comme dans beaucoup de villes suisses, nous avons fait le choix du compromis. Les frontières entres les arts s’effritent, cette interdisciplinarité empêche d’éliminer une discipline. Chez nous, les priorités sont d’abord les musées, le théâtre, la musique, la scène off et l’art plastique. Mais nous disposons aussi d’une scène du film très dynamique, surtout dans le documentaire, avec des gens reconnus comme Vadim Jendreyko. Nous ne pouvons snober cela sous prétexte que le film est une affaire fédérale ou davantage présente à Zurich. La spécialisation diminue le potentiel de surprise et d’échange.

– Bâle lance cet été un nouveau festival de théâtre au même moment que le Theater Spektakel de Zurich ou la Bâtie de Genève. Ne sont-ce pas des dépenses superflues?

– Il existe des coopérations. Au niveau du public, la concurrence reste faible, à cause des distances. Ensuite, il ne faut pas oublier que ces institutions ont toujours une fonction régionale, identitaire, qui reste importante. La globalisation aurait tendance à accentuer ce lien régional. Cela dit, nous soignons les contacts, surtout avec nos partenaires régionaux et d’autres villes. Prenez l’exemple du Prix de la performance, belle collaboration entre Genève, l’Argovie et Bâle. Nous avons conscience des priorités des autres: nous ne cherchons pas à rattraper Genève ou Lausanne en matière de danse contemporaine.

– Votre projet insiste sur la nécessité de prendre en compte les populations issues de l’immigration. Pourquoi?

– Chaque ville connaît ce défi. Tout réside dans la manière dont on le fait. La Tate Modern de Londres a conçu des programmes particuliers pour les migrants. Cela n’a pas fonctionné. Les gens n’ont pas apprécié d’être mis à l’écart parce qu’ils étaient Turcs ou Indiens. La population migrante à Bâle est très métissée. Nous avons les expats engagés dans l’industrie pharmaceutique, très qualifiés, et des personnes moins qualifiées qui viennent d’Afrique, de Turquie ou de l’ex-Yougoslavie. Comment communiquer avec tous ces groupes et nationalités? Comment les toucher par exemple dans un musée historique où l’on présente Bâle? Quel Bâle veut-on montrer lorsque l’on sait que plus de 33% de la population est issue de la migration?

– Ne serait-il pas plus opportun, comme le suggère le polémique «Kulturinfarkt» cosigné par Pius Knüsel, de leur donner des fonctions décisionnelles dans des institutions?

– Oui, mais nous ne pouvons pas introduire des quotas. Nous devons en revanche avoir conscience que la structure sociétale a changé. Une institution culturelle ne peut snober cette réalité. A Berlin, il existe un théâtre géré par une direction germano-turque et qui s’attire un public riche, bigarré. C’est intéressant. Nous voulons que le sujet ait sa place.

– Cela dit, vous devez faire plaisir à Pius Knüsel…

– La préparation de notre projet a largement précédé la parution du livre. Par chance. C’est un ouvrage problématique qui place la discussion au mauvais endroit, soit au niveau de l’argent.

– Oui, mais sans argent pas de culture…

– Le principal défi de la culture n’est pas l’argent. Il importe
bien davantage de définir ce que sera l’institution culturelle de demain. Quel est le rôle de l’art dans la société? Le livre ne le fait pas du tout. De plus, la force régulatrice donnée au marché me choque. Nous ne dépensons jamais trop pour la culture. Loin de là.

– 92% du budget se répartit entre treize institutions. N’est-ce pas là fermer des portes?

– C’est vrai et problématique. Mais qu’y a-t-il à gagner et à perdre en changeant cette donnée? On peut critiquer le nombre de musées, mais ils disposent d’un public de plus d’un million de personnes par an, dans une ville de moins de 200 000 habitants. Une demande existe. Le Théâtre de Bâle attire environ 200 000 spectateurs par année, la Kaserne 65 000. Quelle image diffuserait-on sans ces institutions? Ces questions priment. De plus, si l’on décide de leur soustraire 30 millions, que fait-on de cette somme? Est-ce que cela a un sens de soutenir des projets au coup par coup? Ce n’est pas si simple. Il est aussi important d’avoir des institutions de référence, avec leurs savoirs, leurs héritages. Je crois en l’expérience collective d’une soirée de spectacle.

– Que reste-t-il pour la scène libre? N’avez-vous pas suffisamment confiance en elle?

– Au contraire. Le succès de la Kaserne ou de la Gare du Nord et de beaucoup d’autres impressionne. Nous soutenons cette scène via ces adresses et par l’intermédiaire d’un programme d’encouragement partagé avec Bâle-Campagne. Cela dit, il n’y a pas suffisamment d’argent à ce niveau. La décision reste politique, ici comme ailleurs.

– La médiation culturelle, thème à la mode, figure parmi vos priorités. Cela signifie moins d’argent pour les artistes…

– C’est de plus en plus essentiel car le savoir de base dans le public s’amenuise. Le mot «Schiller» n’éveille pas une vibrante envie d’aller au théâtre chez les jeunes. L’éducation culturelle nécessite des efforts particuliers. Actuellement, 2000 visites de classes ont lieu chaque année dans les musées, soit sept par jour. L’autre aspect important est la participation. Comment faire participer le public?

– Au niveau du financement, vous insistez sur la collaboration entre privé et public. La spécificité bâloise est la présence de mécènes. L’agrandissement du Kunstmuseum est possible grâce au terrain mis à disposition par Maja Oeri, à condition que des dates soient respectées. Etes-vous vraiment libre?

– Je ne ressens aucune pression. Cette liaison entre canton et privés a une longue histoire, elle appartient au développement de la culture. Ces mécènes n’interviennent pas dans le contenu. Des conditions sont mises, mais pas problématiques. Il y a des discussions bien sûr, au vu des sommes d’argent en jeu. Aujourd’hui, sans les soutiens privés, bien des expositions et initiatives culturelles seraient impensables. Les budgets ne suffisent plus, que cela nous plaise ou non.

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