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Style mercredi 15 février 2012

Plantes grâces

Un paysage de plantes grasses à la mode. Chez Urban Botanic, Genève. (Eddy Mottaz)

Un paysage de plantes grasses à la mode. Chez Urban Botanic, Genève. (Eddy Mottaz)

Les cactus intrigants, les végétaux curieux et les plantes bizarres ont la cote. Voilà qui tombe bien: cette flore brute et branchée s’adapte bien aux appartements surchauffés et survit, parfois, aux propriétaires souvent en voyage

Préférer les feuilles velues aux surfaces joliment nacrées des orchidées phalaenopsis. Fuir le joli, justement; détester ce qui est régulier, mignon, le gneu-gneu-gneu-gneu, au secours! Peupler son salon de cactus biscornus plutôt que de racheter, encore, un de ces ficus aussi œcuméniques que capricieux. Aligner, dans son living, de grands pots de sansevierias qui se dressent, raides comme des tuyaux d’orgues qu’un distrait aurait oubliés dans le désert du Mexique. Adopter un yucca au tronc épais et irrégulier plutôt qu’un de ses frères sveltes et plantureux de la feuille. S’esbaudir, comme l’auteur de cet article, d’avoir pris en pension un jeune rhipsalis qui ressemble au bébé qu’auraient engendré un papa chien très poilu et une maman corail psychorigide. Aimer ce qui a l’air un peu torturé comme on préfère les amours qui laissent des épines aux love stories en formica. Cultiver, au sens propre, le goût du bizarre.

Pustules et reliefs torturés

Voilà les histoires qu’on se raconte quand on observe les végétaux mis à l’honneur dans les (bons) magazines de déco ou sur les publicités des marques de mode qui comptent (Céline, Marc Jacobs). Voilà ce qui frappe, aussi, quand on passe le seuil de certains fleuristes flaireurs de nouveaux goûts, comme le Genevois Yoann Grezet qui tient, à l’enseigne d’Urban Botanic*, un magasin de plantes bien choisies et une conciergerie végétale.

«J’ai toujours aimé cette esthétique un peu intrigante et «spéce». Depuis quelques saisons, ce genre de plantes se retrouve aussi dans les catalogues de design ou dans les shootings», explique Yoann Grezet. Et le fleuriste originaire du Locle qui a appris son métier à Lullier, de désigner, dans sa boutique, des haworthias couverts de minuscules pustules blanches, des euphorbes, un cereus peruvianus, plusieurs rhipsalis aux silhouettes d’algues lasses, des branches séchées auxquelles une fasciation a donné une grâce singulière. Peu de fleurs coupées, ici, peu de fleurs en pot hormis des orchidées cambria dont les bordures semblent avoir été déchirées à la pince à épiler par Dame Nature herself. Bref, tout un petit peuple végétal que l’on peut qualifier, pour simplifier, de plantes grasses, et que le béotien, lui, a tôt fait d’assimiler – souvent à tort – à des cactus.

«Twilight» plutôt
que le Maroc

L’amateur éclairé, lui, risque de sourire: c’est vrai que ces plantes grasses, pour la plupart, ne sont pas nouvelles. Yoann Grezet: «Ce sont souvent des plantes démodées que l’on redécouvre ou dont on retrouve des déclinaisons peu connues.» Les fières sansevierias évoquées plus haut, par exemple, avec leur structure cylindrique et leur belle régularité graphique, ne sont rien d’autres que des cousines des très communes «langues de belle-mère» marbrées de jaune. En matière de goût, ce qui semble frais et désirable n’est-il pas souvent que de l’ancien redécouvert, dépoussiéré et détourné de ses usages connus?

Cette affection récente pour le végétal un peu désertique et accidenté, on l’a vu apparaître dans des magazines comme la revue espagnole Apartamento qui aime plus que tout photographier des pièces en désordre, des tables pas débarrassées, des bureaux bordéliques et des plantes qui ont l’air d’avoir vécu, elles aussi, leur vie – rien à voir avec le côté endimanché des salons photographiés dans les mensuels sur papier glacé, qui, eux, sont atrocement décorés de fleurs amidonnées comme dans des boutiques de luxe.

A ce changement de goût s’ajoute une raison très pratique. Yoann Grezet: «Dans nos appartements surchauffés, beaucoup de plantes et de fleurs meurent vite. Dans ces conditions, les plantes grasses – pas toutes, attention – durent plus longtemps. De même qu’elles supportent mieux le coup de soif quand leur propriétaire s’absente pour un week-end ou plusieurs semaines. Certaines peuvent même tenir plusieurs mois, sans arrosage.»

Cette inclination pour les plantes spéciales, on la rapprochera de l’engouement pour les cabinets de curiosités (LT du 03.12.2011), pour les trophées empaillés (LT du 08.02.2006). Comme si un plant d’aloès tarabiscoté ou saugrenu pouvait introduire de la rugosité dans un univers peuplé d’écrans plats et de surfaces lisses. Parmi les cinq tendances de cette année, le site du magazine Bloom’s World évoque «Le designer c’est la nature» – comprendre que les troncs compliqués, les épines graphiques et les textures végétales complexes sont à la hausse. Comme le dit le Elle Decoration britannique: le must du mois, c’est le décor façon tableau hollandais du XVIIe. On pense aussi à l’esthétique si en vogue d’un restaurant comme celui du Noma, à Copenhague, avec ses lichens grillés servis sur des planches brutes et ses fleurs séchées reposant sur des ardoises. Retour aux matières, aux textures, retrait de la main de l’homme et de ses artifices – une tendance qui s’observe beaucoup dans les pots et arrangements vendus chez Urban Botanic ou par un fabricant comme PTMD: lave, béton, bois, copeaux d’écorces, céramique accidentée, lichens.

Tout cela, au même titre que les plantes grasses, illustre un goût actuel pour le bizarre à la limite du morbide, pour l’étrange en dehors du calibré. Twilight plutôt que la Californie. L’exotisme organique de l’Afrique aride plutôt que celui du Maroc hippie-chic. Les intérieurs peints en gris et en vert bouteille plutôt qu’en blanc. Moins d’éclairages, plus de crépuscules. Planter des décors qui aient l’air de raconter des histoires. Le goût pour les maisons non seulement habitées mais (presque) hantées.

* Urban Botanic, Genève, 11b, rue Micheli-du-Crest, 022 328 21 31, www.urbanbotanic.ch

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