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chine lundi 22 juillet 2013

A Suzhou, la salsa met un peu de couleur sur le gris des mines

Démonstration de salsa sur la place du Siècle de Suzhou. (Jordan Pouille)

Démonstration de salsa sur la place du Siècle de Suzhou. (Jordan Pouille)

Il y a 11 ans, l’ouvrier Zhao Lianqi introduisait la salsa dans une cité minière de l’Anhui. Aujourd’hui, vingt écoles de trois cents élèves s’épanouissent. Une fièvre latine probablement inégalée en Chine

C’est lorsque la chaleur caniculaire commence enfin à s’estomper que les habitants réquisitionnent les triporteurs et envahissent les pelouses bordant la monumentale place du Siècle.

Comme tous les soirs de l’été, dès 19h, le lieu est frappé par la fièvre latine. En costumes de scène, filles et garçons enchaînent avec grâce paso doble, tango, salsa et cha-cha-cha à un rythme endiablé. La sono est si forte qu’elle masque les cris des vendeurs de brochettes ambulants ou la musique hypnotique débitée par les enceintes du Carrefour mitoyen, inauguré il y a deux ans.

Ces 300 danseurs sont tous adhérents du Jardin de la danse de la terre de Chine, l’association sportive du professeur Zhao Lianqi, 51 ans. «Le nom m’est venu de mon unité de travail, à qui je dois beaucoup», sourit-il en surveillant les corps à corps de son armée de salseros en nage. Lianqi est prospecteur minier chez Terre de Chine, entreprise étatique qui emploie 2000 personnes à Suzhou, une cité sans charme de 1,7 million d’habitants cernée par les mines de charbon, les carrières de marbre, les champs de plantes médicinales et bientôt les exploitations de gaz de schiste.

Lianqi a découvert la danse latine par hasard, à 36 ans, avachi devant la télé de son salon. «C’était en 1998, à la CCTV (chaîne de télévision d’Etat, ndlr): les danseurs étaient beaux et souriants dans leurs costumes à paillettes. J’étais stupéfait.» Et conquis. Aussitôt, il supplie son patron de l’affecter à la surveillance de nuit. Et profite de ses nouveaux horaires pour monter jusqu’à Hefei, la capitale de province, où il assiste aux cours d’un professeur taïwanais. «J’étais le plus vieux des danseurs mais aussi le plus déterminé. Il faut dire que ma condition physique était excellente. Au boulot, je portais les ouvrières sur mes épaules pour parvenir jusqu’à la mine.»

Sa femme, Shen Yiqin, est serveuse mais rêve d’une reconversion: elle exhorte son mari à persévérer. Lequel inaugure son école de danse latine en 2002, une première à Suzhou. Installé dans de nouveaux locaux, le Parti communiste local lui cède une salle de banquet pour ses répétitions. Sa femme tient les comptes et les étudiants affluent… Tous des bambins, âgés entre 5 et 12 ans.

«Par ici, les hommes adultes préfèrent les courses de pigeons ou les combats de chiens, tandis que les femmes restent à la maison, à s’occuper des enfants et des grands-parents. Elles ont imaginé que la salsa était un sport pratiqué par les gosses de riches, en Occident. Je n’ai pas voulu les décevoir… Tous ces parents sont prêts à sacrifier beaucoup pour la réussite du petit.» A l’image de la maman de Bu Junfan, 11 ans, qui a confectionné elle-même ses dix costumes de scène. «J’ai rajouté de fausses pierres précieuses sur la poitrine», dit-elle fièrement. Au moindre cours, son fils arbore chemise à dentelles et cheveux laqués. Tandis que les fillettes portent robes à volants de tulle, maquillages et faux cils: de vraies mini-miss américaines.

A raison de 1400 yuans (215 francs) par an, ces 300 élèves s’entraînent deux à quatre heures par jour entre mai et octobre, puis cinq heures par semaine de novembre à avril, pour ne pas bousculer leur scolarité. «C’est mon club qui facture le plus car nous avons la meilleure réputation. Tous les autres ont été ouverts après, pour profiter de cette manne.» Aujourd’hui, les vingt écoles de danse latine de Suzhou s’affrontent lors de compétitions, dont le président du jury n’est autre que Zhao Lianqi lui-même. «C’est bien normal puisque je suis le seul juge assermenté pour l’instant. Ca m’a coûté 10 000 yuans (1500 francs, ndlr)!» A la fin de la saison, aux premières chaleurs estivales, les trois meilleures écoles reçoivent le privilège de pouvoir s’entraîner sur la place du Siècle.

La dolce vita de Zhao Lianqi

Le professeur, son épouse et leur fille unique occupent le dernier étage d’une tour récente, construite par l’entreprise en centre-ville. Ils hébergent un étudiant de l’Académie de danse de Pékin, venu renforcer les effectifs. Le soir en semaine et le dimanche après-midi, Zhao Lianqi grimpe sur son toit pour bichonner ses 200 volatiles, des pigeons voyageurs de compétition achetés à la foire annuelle de Langfang, dans le Hebei. «Mon salaire mensuel d’ouvrier va directement dans ces créatures.» Sa prospère école de danse latine lui sert en revanche à financer les études de Zhao Ya, sa fille de vingt ans qu’il faut surnommer «Cherry».

Elle aussi se destine à une carrière artistique. «A l’académie de Dalian, où je suis inscrite, c’est très différent. On s’entraîne sans relâche pour un concours à Séoul et les professeurs nous demandent de mettre de l’huile de bronzage sur le corps, afin de ressembler aux danseurs argentins.» Zhao Ya ne rêve pas de médailles mais d’un business prospère grâce aux méthodes éprouvées de son père. L’an prochain, la jeune femme ouvrira son école de danse latine à Bengbu, à 90 kilomètres de Suzhou. «Et ce sera la première de la ville», assure-t-elle.

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