Texte - +
Imprimer
Reproduire
France jeudi 22 mars 2012

Itinéraire d’un petit délinquant devenu djihadiste

Jean-Manuel Escarnot et Gilbert Laval

Un parcours de vie qui conduit le suspect à plusieurs reprises en Afghanistan et au Pakistan

M., cet homme de 23 ans soupçonné – entre autres – d’avoir mis froidement une balle dans la tête d’une enfant de 7 ans, lundi à Toulouse, avait encore son «visage d’ange, d’une beauté sans nom», le mois dernier, quand le juge Lemoine lui a collé un mois de prison ferme pour des blessures involontaires provoquées par un accident de moto. C’est Me Christian Etelin, que les garçons des cités toulousaines surnomment «Robin des Beurs», qui le raconte. L’avocat l’a souvent défendu devant le tribunal pour enfants jusqu’à sa majorité en 2006, puis en correctionnelle. Il décrit un garçon «gentil et policé, avec des aspects fragiles de sa personnalité»: «J’ai appris il y a deux ans qu’il s’était engagé politiquement, qu’il était allé en Afghanistan. Mais lorsqu’il est revenu, il ne paraissait pas avoir un comportement rigide. Ce n’était pas un barbu. Yeux clairs, visage doux, traits fins…: c’est toujours comme un garçon poli, courtois et élégant qu’il m’est apparu, explique l’avocat. Jamais comme un fou religieux, fanatique en quoi que ce soit.»

C’était aussi l’avis, jusqu’en 2010, d’un de ses collègues de travail, dans son atelier de carrosserie du quartier des Izards, au nord de la ville: «La tête lui a tourné, nous dit-il. Il est devenu hyperreligieux… Il est parti en Afghanistan.» Le patron de la carrosserie a été le dernier à comprendre. Selon un voisin, il «appréciait beaucoup son employé. Il disait que c’était un bon élément, d’une habileté hors du commun au travail, et d’une grande amabilité.»

«Délire religieux»

Français d’origine algérienne, M., 23 ans, naît le 10 octobre 1988 à Toulouse, à la cité du Mirail. Il a deux frères et deux sœurs. Son CAP de carrossier, il le passe pour «échapper à la prison», selon son autre avocate, Marie-Christine Etelin. Il a une passion pour les deux-roues. C’est aussi l’âge où il commence à voler. Il est «condamné à quinze reprises par le tribunal pour enfants», selon le procureur de la République de Paris, François Molins, qui évoque un «profil violent» dès l’enfance, «des troubles du comportement quand il était mineur, compatibles avec l’extrême violence des faits» aujourd’hui reprochés. Entre 2006 et 2009, il enchaîne vols, recels, vols aggravés, outrages, et conduite sans permis, commettant 18 délits, selon la police.

En 2008, le jeune homme venait de faire un séjour prolongé en prison. Le multirécidiviste du vol de mobylettes, puni çà et là de quelques mois de détention, était devenu voleur à l’arraché du sac à main d’une cliente dans une agence bancaire de la ville. Dix-huit mois derrière les barreaux, ce coup-ci. Tous les sursis et autres peines par défaut accumulés durant ses jeunes années s’étaient ajoutés. Pourtant, son employeur carrossier aurait été prêt à le reprendre à sa sortie de prison.

«Même s’il y avait des condamnations mineures, pour conduite sans permis entre autres, il n’a été possible d’obtenir aucun aménagement, rapporte son avocat. Il s’est persuadé de l’injustice de cette peine.» M. en aurait conçu «une grande haine de la société» et aurait glissé, selon Me Etelin, dans «le délire religieux». Rien, cependant, qui permette d’établir un «lien explicatif» avec les sept assassinats dont il est suspecté: «Je l’ai encore croisé il y a huit jours. Il était posé, calme, tel que je l’avais toujours connu.» C’était le 24 février, devant le juge Lemoine. Condamné, notamment pour «conduite sans permis», à 1 mois de prison ferme, il devait comparaître début avril devant le juge d’application des peines.

Légion étrangère

M. a essayé deux fois de s’engager dans l’armée. En janvier 2008, à 19 ans, il se présente – on ne sait pourquoi – à Lille, au centre régional d’information et de recrutement des forces armées. «Il entame le processus de recrutement, explique le colonel Bruno Lafitte, chef du service des relations publiques de l’armée de terre. Il passe une évaluation, un entretien où il expose ses motivations», qui paraissent réelles. Côté physique, il a le profil: «C’est un bon sportif.» Mais son problème, c’est le passif judiciaire. Résultat: «La chaîne de recrutement a rejeté sa candidature.»

Nouvelle tentative, en juillet 2010, à 21 ans. M. se rend «au point info de la Légion étrangère à Toulouse». Arrivé en fin d’après-midi, il est «gardé pour dîner et dormir à la Légion qui, ayant l’habitude de recevoir des étrangers, dispose de capacités d’accueil». Mais le lendemain matin, «alors qu’il aurait dû commencer les tests de sélection, il est classé DFI [départ du fait de l’intéressé]. Il n’a pas été recalé mais il est parti de son propre chef», indique le colonel Lafitte.

Juste après cette tentative avortée, M. part pour la première fois en Afghanistan, ce même mois de juillet 2010. Il s’y rend «par ses propres moyens», selon le procureur Molins, pour se former au djihad et s’entraîner au maniement des armes, «sans passer par les filières connues ni par des facilitateurs et les pays surveillés». Le procureur évoque «un profil d’autoradicalisation salafiste atypique» puisqu’il ne peut être rattaché à aucune «organisation structurée connue».

Le 22 novembre 2010, un contrôle routier inopiné de la police afghane provoque son arrestation pour un problème de papiers. Il est remis aux Américains qui le renvoient en France. Il repart deux mois, au Pakistan cette fois, dans la zone frontalière du Waziristan, de la mi-août à la mi-octobre 2011 où «il explique qu’il a été formé par Al-Qaida», selon le procureur. Mais il y contracte une hépatite A, ce qui l’oblige à rentrer au pays.

Sur son parcours, il reste bien des zones d’ombre. Il «affiche des ressources plutôt modestes», mais loue «des véhicules au mois et a plusieurs points de chute en matière de logement», rapporte le procureur. Il habitait depuis deux ans rue Sergent-Vigné, à Toulouse, où il a été retrouvé mardi, selon le concierge de l’immeuble, qui dit l’avoir croisé «six ou sept fois». Des échanges toujours brefs et courtois. Son scooter noir stationnait à l’extérieur de la résidence depuis deux semaines, assure le concierge.

Ses volets étaient toujours fermés. Un voisin le dépeint comme «un type assez taciturne qui ne parlait pas beaucoup aux autres». Un homme au parcours «assez solitaire», résume le procureur Molins, capable de «rester longtemps enfermé chez lui, à regarder des scènes de décapitation».

Reproduire
Texte - +