Texte - +
Imprimer
Reproduire
revue de presse mardi 18 décembre 2012

Gérard Depardieu, monument national en péril fiscal

Cyrano-Depardieu rêvant d’autres lunes, belges. (Keystone)

Cyrano-Depardieu rêvant d’autres lunes, belges. (Keystone)

«Si d’autres Français veulent venir en Belgique, je n’y suis pas opposé», annonce le ministre belge des Affaires étrangères. Entre morale et gros sous, l’exil de la star continue d’alimenter la polémique. En attendant une révolte fiscale?

L’International Herald Tribune a traduit la lettre de Gérard Depardieu au premier ministre français, Jean-Marc Ayrault. Le Financial Times (FT) lui a déjà consacré pas moins de quatre articles, dont un éditorial. Le sujet est encore à la une de la presse belge, et les réseaux sociaux bruissent de commentaires: l’affaire #Depardieu passionne sur Twitter, en France et plus loin, parce qu’au-delà de l’icône, elle parle du rapport compliqué des Français avec l’argent, de leur viscéral besoin d’égalité… et de leur gouvernement aux abois pour renflouer les caisses.

«La menace de Depardieu de renoncer à sa citoyenneté est un cri du cœur», écrit le FT , elle révèle ce «message du gouvernement aux créateurs de richesses: ils seront punis. […] Il est trop tôt pour dire si l’assaut de François Hollande contre les riches et les grands patrons va déclencher un exode. De Gaulle avait jadis parlé de la Belgique comme d’un pays inventé par les Britanniques pour embêter les Français. Elle a certainement un régime fiscal plus favorable.»

Pas étonnant, donc, si «le nombre de ressortissants français ayant posé en urgence une demande de nationalité belge a augmenté de 15 à 20% depuis la rentrée», selon Le Figaro . Parmi eux, l’homme d’affaires Bernard Arnault, lui-même déjà à l’origine d’une polémique. «Ce n’est pas la ruée, mais la montée est sensible… Et au total, les noms de quelque 500 ressortissants de l’Hexagone figurent aujourd’hui sur les listes d’attente», selon le responsable des naturalisations au parlement belge.

«Malgré les multiples témoignages des fiscalistes, des notaires, des experts-comptables qui notent tous un mouvement d’exil, l’actuel gouvernement est dans le déni de réalité, commente le président de la Commission des finances l’UMP, Gilles Carrez. D’autant que le problème est plus grave: «Des patrons, des professions libérales me disent qu’ils lèvent le pied, qu’ils freinent leur activité. […] Nous assistons à un début de révolte fiscale. Le consentement à l’impôt, qui est capital en démocratie, est écorné. C’est très inquiétant.»

La «jurisprudence Ikea»

Le Figaro, décidément en pointe sur le sujet, enfonce le clou en ouvrant ses colonnes au ministre des Affaires étrangères du Plat Pays: «Que la France fasse la publicité du régime fiscal belge ne me dérange pas, déclare Didier Reynders , si d’autres Français veulent venir en Belgique, je n’y suis pas du tout opposé. Mais il est totalement fallacieux de faire croire que nous, Belges, ferions tout depuis des lustres pour attirer les Français.» Il cite la Suède, revenue sur ses taux prohibitifs quand le patron d’Ikea a décidé de quitter le pays. Et de conclure: «Une imposition des revenus au taux marginal de 75% n’a pas beaucoup de soutien démocratique hors de France. Et pas en Belgique, en tout cas». Fermez le ban… D’ailleurs, le quotidien français a aussi fait se prononcer ses internautes, qui ont été 120 000 à voter en quelques heures (oui, 120 000) sans ambiguïté: à 80%, ils comprennent le comédien.

L’affaire Depardieu sépare nettement deux mondes, la gauche et la droite, mais mêle rationnel et émotionnel. Libération, qui avait fait sa une sur le «Manneken fisc» la semaine dernière, ouvre ainsi ses colonnes à un professeur de droit qui titre «Tchao pantin» pour estimer que «parce qu’il a fait le choix de se soustraire aux principes de la démocratie, l’exilé Depardieu est cohérent quand il décide de s’expatrier et de ne plus être français».

Libé publie surtout «Alors Gérard, t’as les boules?», cette lettre écrite par un autre comédien, Philippe Torreton, très virulente: […] Le problème, Gérard, c’est que tes sorties de route vont toujours dans le même fossé: celui du «je pense qu’à ma gueule», celui du fric, des copains dictateurs, du pet foireux et de la miction aérienne, celui des saillies ultralibérales…» accuse l’ancien conseiller de Paris, qui s’était engagé auprès du socialiste Bertrand Delanoë (alors que Gérard Depardieu s’est engagé pour Nicolas Sarkozy). Ambiance…

«Depardieu, les gros sous et la morale», éditorialise Le Monde, qui tente de prendre de la hauteur. «Voulant marquer les esprits et donner des gages à sa gauche, François Hollande [en campagne électorale] avait surpris en proposant de taxer à 75% les revenus au-delà d’un million d’euros… Il risque de […] traîner cette polémique comme Nicolas Sarkozy son bouclier fiscal. Les plus riches doivent contribuer plus que les autres, mais in fine, la brutalité symbolique des 75% sape ce message.»

Le journal enquête aussi sur les chiffres donnés par Gérard Depardieu dans sa lettre publiée par Le Journal du dimanche: il aurait payé 145 millions d’euros au fisc en quarante-cinq ans de carrière, et 85% d’impôts cette année. «Impossible de savoir si ces chiffres sont vrais ou exagérés. Car Depardieu, c’est un business qui dépasse de loin le cinéma, écrit le journal. Outre des intérêts dans la production, il est notamment propriétaire de deux restaurants, d’une poissonnerie et d’une épicerie japonaise à Paris, de vignes un peu partout en France et à l’étranger, de parts dans une concession de motos, etc.

N’en jetez plus…

»Via ses cachets d’acteur, il est donc imposé sur le revenu, au travers de ses sociétés, il paye des impôts sur leurs bénéfices, et pour son patrimoine, il est assujetti à [l’impôt sur la fortune, l’ISF]. Il est évidemment soumis à la taxe d’habitation ou encore à la taxe foncière. Sans oublier la TVA et autres taxes indirectes qu’il paie, à l’instar des autres personnes résidant en France.» N’en jetez plus… Et donc: «Ce chiffre de 85% est possible pour 2012… à condition que M. Depardieu n’ait pas eu recours à un ou des conseillers fiscaux afin d’optimiser sa fiscalité, ce qui semble peu probable.»

Même conclusion de BFMTV : «Il a dû payer en 2012 l’ISF Sarkozy et la contribution Hollande, une sorte d’ISF bis déplafonné [une première depuis vingt-cinq ans, notent Les Echos ]. Très possible que tout cela dépasse 85% de l’ensemble de ses revenus. […] En 2013, cela ne sera plus possible. L’ensemble des impôts directs seront plafonnés à 75% des revenus.» Nous voilà ­rassurés.

Reproduire
Texte - +