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récit samedi 10 mars 2012

La grande blessure des Hongrois

Imre Kéri et Ilona Decsi, dans leur atelier. «L’Occident a perdu le droit moral de nous critiquer après être resté impassible entre la fin de la Seconde Guerre mondiale et la chute du régime communiste.» (Keystone)

Imre Kéri et Ilona Decsi, dans leur atelier. «L’Occident a perdu le droit moral de nous critiquer après être resté impassible entre la fin de la Seconde Guerre mondiale et la chute du régime communiste.» (Keystone)

Reportage chez les Hongrois qui ont voté pour Viktor Orban. Face aux critiques de l’Occident, ils se sentent incompris. Une offense qui s’ajoute aux blessures du passé

«Excusez-moi, il faut passer par la porte de derrière.» Krisztina accompagne les visiteurs à travers son petit jardin, le long d’une rangée d’arbres fruitiers qui se remettent à peine de l’hiver. «Il faut entrer par l’appartement de ma mère, le mien n’est pas chauffé. En hiver, nous vivons ensemble pour économiser le gaz. Excusez-moi, mais vous savez, le gaz, c’est très cher», poursuit cette Hongroise. Le froid est mordant en cette fin de février. La neige tombe encore par moments sur la capitale.

De l’extérieur, la maison apparaît comme une villa tout ce qu’il y a de plus classique. Il ne faudrait pas se laisser berner. La porte s’ouvre sur un vrai musée, exposant porcelaines et peintures des aïeux de la famille depuis le XVIIe siècle. «Du moins celles qui ont pu être sauvées pendant la Seconde Guerre mondiale et, ensuite, pendant le règne communiste», explique Ágnes, la mère de Krisztina, qui attendait dans le vestibule. Dans un français impeccable, marque des cours particuliers qu’elle recevait enfant après l’école, elle raconte l’histoire de la Hongrie et celle de sa famille, des aristocrates.

Au milieu de cette exposition permanente, elle échapperait presque au regard du nouveau venu. Et pourtant. En petit, collée en bas à droite de l’horloge, entre de nombreux portraits de famille, figure une photo découpée de Viktor Orban. «C’est le seul homme qui peut nous sortir de la boue!» s’exclame Ágnes. Le politicien est élu en 2010 ministre-président avec 52% des voix alors que le pays vit depuis plusieurs années dans la stagnation économique et que la dette publique a explosé (75% du PIB).

La dynamique retraitée de 80 ans le considère comme «le plus grand homme politique de ces cinquante dernières années». Riche héritière dépouillée par les communistes, elle assure que le pays a besoin de quelqu’un «qui mette de l’ordre dans cette bouillabaisse». Même si parfois, «il le fait aussi à notre détriment», concède la dame qui s’était vu refuser l’accès aux études parce qu’elle venait d’une famille «ennemie du peuple».

Devant un verre de vin blanc hongrois, Ágnes raconte la guerre que se menaient les Allemands et les Russes dans la Budapest occupée. Elle enchaîne avec la révolution écrasée par les chars soviétiques en 1956 et la chute du régime. La fin du communisme, les a mis «en transe», intervient Krisztina tout sourire. «Tout doucement, ajoute la fille, nous avons compris que ce n’était pas vraiment fini, car les communistes sont restés présents partout.» Du coup, l’abaissement de l’âge de la retraite des juges, décidé en début d’année par Viktor Orban, est compris comme un moyen de faire table rase des vieux juges qui ont collaboré avec les communistes. Cette mesure va pourtant aussitôt susciter une vaste polémique, Viktor Orban étant soupçonné de vouloir accentuer la mainmise de l’exécutif sur le pouvoir judiciaire. Il y a quelques jours, la Commission européenne a décidé de donner un mois au gouvernement hongrois pour modifier ce texte avant de saisir la Cour de justice de l’Union européenne qui siège au Luxembourg.

Ágnes et sa fille ont voté pour l’«Alliance des jeunes démocrates» (Fidesz), le parti de la droite conservatrice parce que «nous comprenons ce qu’il dit comme si nous l’avion­s dit nous-même». Surtout, «il a une vision à long terme» et il «ne ment pas comme d’autres politiciens». Ágnes fait référence aux propos de l’ancien ministre socialiste hongrois Ferenc Gyurcsany. Lors d’une réunion avec les cadres de son parti, il avait avoué avoir menti pendant la campagne de 2006 sur l’état des finances publiques pour cacher un plan d’austérité. La publication de l’enregistrement de cet aveu avait alors suscité un énorme scandale qui traumatise encore les citoyens hongrois.

Face à des socialistes laminés, Fidesz rafle deux tiers des sièges au parlement hongrois. Une victoire qui ouvre la voie à des changements drastiques avec, par exemple, la révision de la loi sur les médias, qui instaure une nouvelle autorité du secteur entièrement composée de proches du parti au pouvoir. Bruxelles et les autres capitales européennes forcent alors la Hongrie à faire marche arrière. D’autres décisions visant à mettre sous tutelle du pouvoir les institutions de l’Etat vont susciter l’inquiétude des Européens. Une loi sur la banque centrale, la nouvelle Constitution et la loi sur les religions essuient à leur tour les critiques de Bruxelles qui rappelle les obligations de la Hongrie en tant qu’Etat membre de l’UE depuis 2004, et le nécessaire respect des principes de l’Etat de droit et de la séparation des pouvoirs.

Krisztina en a ras-le-bol des critiques occidentales. Au point qu’elle a participé à la manifestation de soutien au gouvernement en janvier dernier. «Pendant toute ma vie, j’ai manifesté contre des gouvernements. C’était une grande chose de manifester pour soutenir un gouvernement.» Ce jour-là, par hasard, elle est tombée sur ses deux fils, eux aussi solidaire de Viktor Orban.

Les deux femmes vivent ensemble pour se soutenir financièrement. Ágnes ne survivrait pas avec sa retraite mensuelle de 54 000 forints (environ 220 francs). «Si je n’avais pas été une baronne, j’aurais eu beaucoup plus», dit-elle en riant. Sous l’ère communiste, seuls des petits boulots lui étaient autorisés. Krisztina s’en sort mieux avec son salaire d’enseignante, surtout depuis que ses enfants sont indépendants. Mais l’inflation et la suppression de certaines subventions d’Etat pour mettre en ordre le budget national ont rogné son salaire, année après année.

Elles ouvrent grands les yeux lorsqu’on s’interroge sur un excès de nationalisme dans les propos de leur leader favori. «Il parle d’une patrie que nous n’avons jamais eue», explique Ágnes. Les Hongrois choisissent scrupuleusement le mot «patriotisme». Un terme qu’ils distinguent du «nationalisme». «Les Européens ne comprennent pas les Hongrois, ni leur histoire.» Il faut remonter au Traité de Trianon. En 1920, lors du règlement de la Première Guerre mondiale, le pays se voit réduit à un tiers de sa superficie. Une amputation encore ressentie comme une humiliation nationale.

Ce sentiment d’être incompris par les étrangers revient par la bouche d’Eva. «Aimer l’ordre ne signifie pas être un dictateur», s’exclame cette femme de 33 ans. Après une virée dans un vieux tram bringuebalant et fonçant au sommet d’une colline, elle prend sa voiture pour sillonner l’interminable banlieue. Elle avoue ne pas avoir «soutenu le Fidesz de toutes ses forces». Cette mère de trois enfants s’occupe peu de politique. Cela ne l’empêche pas d’avoir son mot à dire. Eva partage la vision de l’économie prônée par le premier ministre. Elle assure ne pas être une fanatique, «comme la plupart de ceux qui votent pour lui». Sa façon «géniale» de répondre aux critiques l’impressionne. «On l’adore ou on le déteste.»

Cette Hongroise de Budapest vit à Solymar, un petit village accolé à la capitale. La voici en route pour récupérer les enfants dont s’occupent ses parents à leur sortie de l’école.

Il y a un mois, elle a recommencé à travailler après un congé maternité de neuf ans – trois ans par enfan­t. La loi lui garantissait de retrouver son job, dans une multinationale étrangère. Cette économiste de formation y a renoncé car c’était devenu incompatible avec sa vie de famille. Un diplôme obtenu pendant son congé lui permet désormais d’enseigner le français à mi-temps.

Elle a voté Orban pour sa politique familiale. Comme tous les parents de trois enfants ou plus, elle est exemptée d’impôt. Une aubaine: son salaire et celui de son mari musicien lui permettent juste de tourner. Eva n’est pas d’accord avec tout ce que fait ou dit Viktor Orban. Elle lui reproche les coupes drastiques dans le budget de l’éducation pour maintenir les finances à flot.

Il fait bientôt nuit et la neige envahit à nouveau les routes. Ses parents attendent dans le salon. Le décor est sobre et dépareillé. Un poêle réchauffe la pièce à moindres frais. A l’exception de quelques tableaux, le lieu est austère, malgré les braillements de ses enfants et de ceux de sa sœur qui courent d’une pièce à l’autre. Le soutien de ses parents a permis à sa famille d’éviter le drame d’un emprunt impossible à rembourser comme c’est le cas de beaucoup de ses compatriotes.

Comme son mari, Mátyás, et ses parents, elle vote Fidesz. Cette unité politique contraste avec d’autres familles parfois tiraillées par les tensions. Certains Hongrois racontent ainsi qu’il leur est devenu impossible d’aborder le sujet de Viktor Orban sans de violentes disputes.

Istvàn, le père d’Eva, trouve que ce gouvernement est tout simplement le meilleur qu’il ait connu. «En deux ans, 300 règles ont évolué ou ont été créées. C’est un changement énorme. Malheureusement, nous avons vingt ans de retard», explique cet ingénieur de formation.

De l’autre côté du Danube, l’atelier d’Imre Kéri et d’Ilona Decsi surplombe les toits de la capitale. Installés au cinquième étage d’un immeuble proche du célèbre marché couvert au cœur de Budapest, les deux peintres s’agitent dans le local où sont exposées certaines de leurs œuvres pour la plupart très colorées. Lui remet au goût du XXIe siècle le mezzo-tinto, elle reprend des images du passé, des anciennes photographies, qu’elle incorpore dans un tableau, à l’aquarelle, par exemple. Tout en dévoilant leurs dernières œuvres, ils expliquent leur exaspération envers cet Occident – qu’ils connaissent bien pour y avoir exposé leurs œuvres, y compris en Suisse, à Fribourg – qui les attaque injustement. «L’Occident a perdu le droit moral de nous critiquer après être resté impassible entre la fin de la Seconde Guerre mondiale et la chute du régime communiste. Il n’a rien fait pour nous aider. Et ensuite, il aurait pu effacer nos dettes. Il ne l’a pas fait.» Maintenant, les Hongrois se sentent bafoués, humiliés, disent-ils, car on ne respecte pas leur choix.

«Nous ne recevons que les os, nous sommes la zone de recyclage de l’Europe. Savez-vous que nous achetons nos habits en deuxième main?» interroge Imre. En ce moment, le couple souffre car il ne reçoit pas assez de commandes pour vivre. Alors ils se démènent pour organiser des expositions à l’étranger, les Hongrois n’ayant pas les moyens d’acheter leurs peintures. «Et le peuple ne va pas dans la rue pour défendre la culture», ajoute Imre en plaisantant.

Sous ses airs sympathiques, derrière sa grande barbe et ses cheveux longs, Imre ne vote pas moins pour le Fidesz depuis sa création. Il le défend férocement. Même s’il se dit «scandalisé par le peu de fonds alloués à la culture».

Dévoilant une autre œuvre, Imre et Ilona déambulent entre les chevalets. Aussitôt, la politique refait surface. «Les Européens manquent de courtoisie dans leurs critiques», juge l’homme de 65 ans. «Avant l’arrivée au pouvoir de Viktor Orban, personne ne me posait de question lorsque la police frappait des gens», s’insurge-t-il. Pas plus que n’était contestée la majorité des deux tiers obtenue par les socialistes en 1994. «A toutes les époques, il faut pouvoir critiquer le pouvoir», rappelle-t-il. Avant d’ajouter, pour la défense de Viktor Orban: «Ce gouvernement est jeune. Il doit encore apprendre.»

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Pages 11, 14, 19

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