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Raison et boniments mercredi 20 février 2013

Oscar Pistorius, l’arme fatale

Icare en 2013 pourrait être le héros d’une publicité Nike

Quand j’ai appris qu’Oscar Pistorius avait assassiné sa petite amie, je me suis dit: quand on passe toute sa vie à se persuader qu’il n’existe aucune limite qui ne puisse être repoussée, on se destine presque naturellement à exploser en plein vol. Comment s’étonner qu’un type, dont la raison d’être publique est de défier la norme et les règles, encouragé par son entourage dans son sentiment de toute-puissance, ne présente aucune inhibition en situation de risque mortel?

Plus tard, j’ai entendu cette rumeur selon laquelle Oscar Pistorius consommait des stéroïdes anabolisants, et qu’en surdose de testostérone, les hommes peuvent se mettre dans des colères incontrôlables.

Naïvement, cette rumeur m’a semblé plausible. Après tout, Oscar Pistorius a transcendé sa situation de handicap en s’appuyant sur des artifices technologiques. Pourquoi n’aurait-il pas eu recours à cette autre forme d’artifice en seringue, pour repousser encore les limites que la nature lui a si arbitrairement mises?

C’est à peine si nous le mesurons, mais cet homme tombe de très haut. J’ai trouvé déchirant, vraiment, profondément triste, d’imaginer Oscar Pistorius sangloter devant la justice, bouleversé, désorbité, prenant conscience comme un enfant du caractère irréversible et définitif de ce qu’il avait commis.

Je me suis rappelée avoir vu Oscar Pistorius courir aux Jeux olympiques de Londres en me disant que ce type-là était un vrai cyborg, une forme fascinante d’humanité augmentée. Il me faisait penser à Steve Austin, «l’homme qui valait 3 milliards».

A l’époque, j’avais entendu à la radio des sociologues du corps expliquer qu’Oscar Pistorius posait problème aux institutions sportives parce qu’elles vivent sur le mythe éculé de l’homme sain de corps et d’esprit qui, par ses seules qualités intrinsèques, défie les lois de la nature. Ce mythe a vécu, tous les sportifs d’élite sont aujourd’hui les produits d’une technologie quelle qu’elle soit; Oscar Pistorius, avec son corps hybride, ne fait que rendre cette réalité visible. A lui tout seul, il fait sauter toutes les barrières entre le performant et le pathologique, le normal et l’anormal, le naturel et l’artificiel (LT du 28.07.2012).

J’ai repensé à Icare, évidemment, ce mythe qui sied particulièrement mal à notre époque où le défi et la désobéissance sont des qualités cultivées. Icare en 2013 pourrait figurer en héros d’un clip de Nike.

D’ailleurs, j’ai été revoir sur le Web cette pub qui embarrasse tant l’équipementier américain, celle où Oscar Pistorius dit «Je suis la balle dans le canon». La version vidéo met en scène la crème des sportifs sud-africains, avec une voix off qui dit: «Mon corps est mon arme. C’est ainsi que je me bats. Que je me défends, que je résiste, que j’attaque. Ceci est mon arme. Ma façon de vaincre mes ennemis. Ma façon de gagner ma guerre. De m’approprier la victoire.» Franchement, cette vidéo vaut d’être revue. En une minute, tout y est: le corps-machine du sportif d’élite, le culte de la performance, et le spectacle du sport comme catharsis de toutes les violences.

A le regarder tomber, je me dis qu’Oscar Pistorius ne se remettra jamais de ce qu’il vient de s’infliger. Comment un tel corps, entièrement performatif et spectaculaire, survivrait-il à une réclusion à perpétuité?

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