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Critiques samedi 10 mars 2012

De vive voix, l’exaspération des Hongrois de Suisse

Carole Riegel

La communauté vit mal les critiques contre le régime de Budapest

Les Hongrois de l’étranger, et de Suisse tout particulièrement, endurent avec peine les critiques venant de toute l’Europe contre leur pays. «Audiatur et altera pars, qu’on entende l’autre partie également», plaide Judith Czellar, professeur de latin. «Entendre des attaques aussi illégitimes, on n’en dort plus. Sans exagération, on peut dire que nous sommes physiquement malades de ce qui se passe», dit Péter, un physicien hongrois. «Nous suivons les événements de très près, ajoute son épouse, informaticienne. Le gouvernement est systématiquement diabolisé, la moindre loi est aussitôt distordue avec un cynisme incroyable, puis reprise et amplifiée par les médias de l’Ouest.»

Désinformation

«Ce n’est pas possible qu’on critique si uniformément sans connaître le sujet. Intellectuellement, je ne peux pas accepter que depuis des mois on traite toujours du problème hongrois d’une seule voix», s’insurge Istvan Nagy, banquier et consul général honoraire de Hongrie à Genève. Car plus que les critiques, c’est la propagation des inexactitudes et la désinformation qui choquent, et les «voix qui se relaient, toujours les mêmes, pour tenir des propos haineux ou parfaitement faux», dénonce Egon Kiss-Borlase, président de l’Association des Hongrois de Genève. Débats uniformes, erreurs factuelles, «et la boucle des quatre ou cinq mêmes points sans apporter ni fait ni éclairage historique. Et ça continue», s’énerve Laszlo Mercz, ingénieur et responsable de la bibliothèque hongroise de Genève.

«Personne ne parle des huit années du gouvernement précédent et des dégâts qu’il a causés, c’est pourtant fondamental», regrette Egon Kiss-Borlase. «On ne lit aucune analyse sur les alliances entre les milieux des affaires, de la banque, et cette gauche héritée du passé, renchérit Laszlo Mercz. Des anciens communistes qui ont accaparé la quasi-totalité des richesses du pays, gardé toutes les positions clefs en privatisant les grandes entreprises à leur profit, et qui ont un lien fort avec le capital occidental. Il ne faut pas tomber dans le piège.» «Le pays n’est pas décommunisé suffisamment dans les hautes sphères, police, services secrets, justice. La transition douce espérée ne s’est pas faite, complète Zoltan Bécsi, chercheur et enseignant, c’est une réalité totalement ignorée en Europe de l’Ouest, même par les intellectuels.»

Un cas particulier

La terminologie elle-même fait défaut pour un cas hongrois qui «ne s’insère pas dans notre schéma droite-gauche. C’est une des clefs de cette incompréhension, remarque Henri de Montety, spécialiste des relations franco-hongroises. Et si le gouvernement actuel communique très mal, ses opposants, en revanche, maîtrisent parfaitement la technique en exportant les problèmes hors frontière.» Ces derniers «ont perdu lamentablement les élections et ne parviennent plus à récupérer des voix, explique Péter. Alors ils tentent d’exporter leur campagne électorale, et ils y réussissent très bien.»

Une diaspora composite

La région genevoise compte une diaspora composite d’environ 2500 Hongrois, dix fois plus en Suisse, selon Laszlo Mercz. Vétérans échappés des goulags d’après-guerre, réfugiés de la révolution de 19

56 et migrants classiques depuis les années 1970. «Une communauté avec plus d’une moitié de pro-Orban, qui représente bien le spectre politique hongrois», précise Istvan Nagy. Et qui adore la chose politique, avec une «polarisation extrême du pays, indique Henri de Montety. Leur rapport à la nation est très charnel, sentimental, revécu et décliné chaque jour. Cette fierté nationale reste très puissante, même à la troisième génération.» Une Hongrie ayant regagné sa liberté il y a seulement une vingtaine d’années et qui «chérit sa souveraineté, appuie Andras Dékany, ambassadeur auprès des Nations unies. Le sentiment d’être un pays indépendant, démocratique et libre est très fort.» Si l’intégration est exemplaire, «on suit notre pays et notre cœur bat pour lui», confirme une ressortissante arrivée en Suisse en 1956. Biens confisqués, famille persécutée, un oncle et un père torturés, «je sais de quoi je parle», dit-elle.

Une histoire douloureuse et des plaies encore à vif, une jeunesse au pays précarisée, une société à fleur de peau et qui, loin d’être apaisée, «n’a pas encore tourné la page de la dictature», soupire Zoltan Bécsi. «Pourquoi être si impatients avec nous? enchaîne Judith Czellar. La Hongrie sort de 50 ans de dictature, avec des problèmes immenses. Ça fait 350 ans que nous sommes sous domination: turque, autrichienne, soviétique. Jamais on ne peut respirer librement. Maintenant, il faut nous laisser tranquilles.»

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