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faits divers jeudi 01 septembre 2011

Outreau, victimes contre victimes

Cherif Delay. Il s’en veut jusqu’à ce jour de son trop long silence: il aurait pu, en donnant l’alarme plus tôt, sauver ses frères et les autres, se répète-t-il. (Serge Picard/Agence Vu)

Cherif Delay. Il s’en veut jusqu’à ce jour de son trop long silence: il aurait pu, en donnant l’alarme plus tôt, sauver ses frères et les autres, se répète-t-il. (Serge Picard/Agence Vu)

Les acquittés de la grande débâcle judiciaire voient leur calvaire reconnu, notamment par un film. Ils ne sont pas les seuls martyrs, rappelle un des enfants, reconnu victime. Derrière Cherif Delay, une thèse provocante: le dossier ne serait pas clos

Dites «Outreau» et écoutez ce que ce nom évoque: un Tchernobyl judiciaire, des enfants mythomanes, un juge naïf et incompétent, des citoyens respectables accusés à tort de violences pédophiles. Puis, enfin, la vérité qui éclate, 13 adultes acquittés, une presse qui bat sa coulpe et cette morale pour le futur: on a sacralisé la parole des enfants, il faut redescendre sur terre et se montrer beaucoup plus méfiant. La leçon a porté: l’ombre d’Outreau plane désormais sur les salles d’audience, et l’affaire est systématiquement évoquée lorsqu’il s’agit, pour l’avocat d’un abuseur présumé, de jeter le discrédit sur ses jeunes accusateurs.

«Outreau». Quoi d’autre? Quatre adultes condamnés. Et 12 enfants reconnus victimes de viols ou d’agressions sexuelles. Ceux-là, on les avait complètement oubliés. Dans l’émotion suscitée par cette catastrophe humaine et judiciaire, on avait fini par considérer que les seules victimes d’Outreau étaient les adultes acquittés.

Dès l’issue du premier procès en 2004, livres, films et témoignages se sont multipliés pour évoquer le calvaire de ces innocentés: les interminables détentions provisoires et les années d’incarcération avant le procès, la curée médiatique, la douleur de voir ses enfants placés, les réputations piétinées, les vies sinistrées, la difficile reconstruction. Présumé coupable, le film qui sort le mercredi 7 septembre, s’inspire d’un de ces livres, le témoignage de l’huissier Alain Marécaux acquitté en 2005.

Et les enfants? Leur statut de mineurs les a jusqu’ici préservés d’une curiosité médiatique d’ailleurs improbable: n’avaient-ils pas bien assez causé, ceux-là? Mais les années passent et l’un d’eux, devenu majeur, a décidé de se faire entendre. Cherif, l’aîné des Delay – le couple le plus lourdement condamné – a publié un livre ce printemps (lire l’encadré). Son témoignage alimente aussi un documentaire annoncé pour la fin de l’année où réapparaîtront également d’autres enfants d’Outreau.

Auteur de l’un comme de l’autre: Serge Garde, journaliste retraité de L’Humanité et pionnier des enquêtes sur la pédocriminalité. «Tous les enfants d’Outreau sont en extrême souffrance, dit-il. On les a dénigrés, puis exclus et oubliés. Ce qui s’est passé est très grave. Cette affaire est beaucoup plus complexe qu’il n’y paraît et elle est loin d’être terminée.»

Les recherches de Serge Garde l’ont amené à partager la conviction d’un groupe de personnes, dont l’ancien ministre Pierre Joxe, affublées de l’infamante étiquette de «révisionnistes». Selon eux, dans la pagaille judiciaire des procès d’Outreau, on aurait, par une sorte d’effet de balancier, exagéré dans les acquittements comme on avait dans un premier temps exagéré dans les inculpations.

Mais nul n’est besoin d’embrasser cette thèse pour entendre la douleur de Cherif Delay. Cherif, l’enfant «couleur de merde» issu du premier mariage de Myriam Badaoui en Algérie et rebaptisé Kevin, pour faire moins bougnoule, par son deuxième mari, Thierry Delay. Le martyre de Cherif n’a rien d’imaginaire, il commence de longues années avant que l’«affaire» n’éclate. Et même avant le début des viols, un jour de Noël: son cadeau, cette année-là, c’est une cassette porno et l’invitation musclée de son beau-père à «faire pareil». Cherif a 5 ans. Il fait déjà l’objet d’un épais dossier auprès des instances de protection de l’enfance, qui l’ont placé dans une famille d’accueil. Mais il rentre tous les week-ends en enfer.

Epargnés dans un premier temps, ses trois frères sont bientôt happés eux aussi dans la machine perverse du couple Delay. Leurs voisins d’immeuble, David Delplanque et Aurélie Grenon – condamnés eux aussi – y participent activement: d’un appartement à l’autre, on s’envoie des cassettes, et les enfants avec.

Lorsque, en décembre 2000, une procédure judiciaire est enfin ouverte, les trois frères de Cherif ont été également placés pour leur permettre d’échapper au «climat néfaste» de leur famille. Que la violence envers ces quatre enfants ait pu durer aussi longtemps constitue le premier échec d’Outreau. Cherif se souvient comment, pendant de longues années après le début des viols, il n’est pas parvenu à articuler les mots qui auraient accusé ses bourreaux. Mais aussi qu’il avait l’impression, par son comportement, d’envoyer des SOS limpides que personne ne voulait voir.

C’est son frère cadet, Dimitri, 19 ans aujourd’hui, qui a parlé en premier, une fois à l’abri de la terreur dans sa famille d’accueil. Cherif s’en veut jusqu’à ce jour de son trop long silence: il aurait pu, en donnant l’alarme plus tôt, sauver ses frères et les autres, se répète-t-il.

Au procès de 2005 – c’est son autre grand remords – Cherif s’est effondré et, cette fois encore, n’a pas trouvé les mots. On y a vu la preuve qu’il s’embourbait dans ses mensonges. «C’était un traquenard et je suis tombé dedans», rétorque-t-il. Les avocats de la défense avaient le vent en poupe et ils n’ont pas fait dans la dentelle. A peine avait-il ouvert la bouche qu’on lui coupait la parole pour le traiter de mythomane. Dénigrement et humiliation. Il ne s’y attendait pas, il ne s’en est pas remis.

Depuis, l’aîné des Delay traîne un sentiment de trahison dont il essaie de faire façon. Il progresse: durant des années après le procès, il n’avait qu’un projet, celui d’acheter un 9 mm et de faire un massacre. Puis il a fait ce qu’il pouvait pour s’autodétruire. Aujourd’hui, il espère, après le livre et le film, parvenir à tourner la page et partir en Afrique. Mais Serge Garde, après avoir rencontré d’autres enfants d’Outreau, ne cache pas son inquiétude: «Ces jeunes sont des bombes à retardement. Ceux qui dénigrent les victimes jouent avec le feu.»

Cherif Delay jure, aujourd’hui comme hier, n’avoir jamais menti. Explique qu’on lui prête, pour le discréditer, des allégations fantaisistes qu’il n’a jamais proférées. Il n’a pas non plus varié dans ses accusations, qui portent sur sept adultes en plus de ses parents. Deux sont en prison. Cela fait, s’il dit vrai, cinq violeurs d’enfants en liberté. Il ne cite aucun nom et ne réclame pas la révision du procès. Il veut seulement qu’on le croie. Mais quand on voit Dominique Wiel, le prêtre acquitté lui aussi en 2005, affirmer dans son livre, avec un excès d’enthousiasme rédempteur, qu’il n’a jamais cru à la culpabilité de ses parents, on se dit que le chemin de la transparence est semé d’embûches.

Cherif Delay est-il sincère? Très certainement. Mais on peut être sincère et néanmoins prisonnier de faux souvenirs, c’est une réalité établie. Et dans l’affaire d’Outreau, l’emballement fantasmatique et les fausses allégations n’ont pas manqué.

Ce qui frappe cependant lorsqu’on replonge dans le déroulement de l’affaire, c’est le rôle central des adultes dans la production d’un nuage toxique de mensonges et de rétractations qui a, rapidement, noyé tout espoir d’y voir clair. Aussitôt convoqués, les voisins du fameux immeuble des Merles ont commencé à s’accuser les uns les autres. Championne de la bouteille à encre: Myriam, la mère de Cherif. Au procès, elle a parfait son chef-d’œuvre pervers en déclarant qu’elle avait menti pour couvrir les mensonges de ses enfants.

Ainsi, une autre hypothèse semble plausible. Il y aurait eu, d’abord, les accusations spontanées et crédibles des frères Delay. Puis un grand nuage de poussière mensongère soulevé par les adultes mis en cause. Influencés par la rumeur et l’emballement médiatique, les enfants, ou une partie des enfants, auraient alors commencé à confondre fantasmes et réalité. Au final, le discrédit porté sur l’accusation aurait bénéficié à un certain nombre d’inculpés pas si innocents que ça.

«La justice a bel et bien dysfonctionné, dit Serge Garde. Mais pas là où l’on croit: c’est le Parquet qui, a un moment donné, a complètement abandonné son rôle de porte-parole des victimes.» Pourquoi? «Il y a eu une instrumentalisation politique de l’affaire. On a fait porter le chapeau au juge d’instruction parce que Chirac, comme Sarkozy, voulait se débarrasser des juges d’instruction, qui ne sont pas entièrement contrôlables.»

Le cas de la famille Lavier illustre à lui seul l’opacité persistante de l’affaire. Accusés notamment par leurs deux premières filles, Franck et Sandrine Lavier ont été condamnés pour viol et agressions sexuelles au premier procès, puis acquittés en appel. Aurore, l’aînée, s’est rétractée et vit à nouveau avec eux. Amanda, la puînée, a maintenu ses accusations et refuse encore aujourd’hui de retourner chez ses parents.

Ce printemps, le couple trentenaire a refait parler de lui: deux autres de ses enfants avaient fugué pour échapper aux mauvais traitements qu’ils disaient subir. Les violences – d’ordre non sexuel – ont été constatées par des médecins et les parents poursuivis.

Dans la foulée, la police a découvert chez les Lavier des photos et une vidéo qui vaudront au couple un nouveau procès – prévu en janvier – pour «corruption de mineurs»: les images saisies montrent en effet Franck, Sandrine et cinq autres amis, en partie déshabillés, mimant des rapports sexuels sous l’œil de deux enfants de 4 et 7 ans. «S’amusant» avec eux, une jeune fille qui n’a pas été poursuivie car elle était encore mineure au moment des faits: c’est Aurore.

Par l’intermédiaire du Nouvel Observateur, l’aînée des Lavier, dont Cherif décrit le viol dans son livre, lui fait dire «d’arrêter ses mensonges» et qu’«il n’y a jamais rien eu». Que dira sa sœur Amanda si, devenue majeure, elle décide elle aussi de sortir du silence?

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