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football samedi 14 avril 2012

L’extase fragile des clubs espagnols

Les joueurs du FC Valence sont à la fête. Leur club, comme les autres, présente cependant une lourde dette qui pourrait l’achever. (AFP)

Les joueurs du FC Valence sont à la fête. Leur club, comme les autres, présente cependant une lourde dette qui pourrait l’achever. (AFP)

Cinq équipes ibères en demi-finales des Coupes d’Europe, du jamais-vu! Cette réussite sportive longuement mûrie pourrait être balayée par de lourdes dettes

Cinq clubs espagnols sur huit demi-finalistes des Coupes d’Europe… Soit deux en Ligue des champions – Barcelone, tenant du trophée, et le Real Madrid – et trois en Europa League – FC Valence, Athletic Bilbao, Atlético Madrid. Cela nous fait gentiment une proportion de 62,5% pour une seule des 53 associations nationales membres de l’UEFA, ainsi qu’un phénomène historique depuis l’existence de ces deux compétitions. En y ajoutant les sacres européen (2008) puis planétaire (2010) de la Selección, ainsi que les deux titres du Barça en Ligue des champions (2009 et 2011), on s’aperçoit que les Ibères ne sont plus seulement rudes, mais en pleine extase footballistique depuis quatre années. Une hégémonie sur la longueur qui n’a rien à voir avec l’exception anglaise de 2008 (trois demi-finalistes en Ligue des champions).

«Les jeunes Espagnols apprennent une manière de jouer commune à tous, tels des principes généraux mis en symbiose», explique Claude Ryf, coach des M18 helvétiques et qui a eu l’occasion de visiter plusieurs clubs ibériques. «J’ai constaté que, dans les centres de formation, chacun a la volonté de pratiquer le football pour ce qu’il est: un jeu. En réalité, l’Espagne a réinventé le foot sauvage, celui de notre enfance, quand on évoluait à 6 contre 6 sur des surfaces réduites à l’image du préau d’école. Leurs entraînements ressemblent à ça. Ce qui requiert beaucoup de technique, de rapidité, l’habitude de se trouver sous pression constante, de lâcher le cuir sans lever la tête. Après, au plus haut niveau, le joueur espagnol n’est jamais ennuyé avec le ballon, quelle que soit la situation.»

Le constat signifie-t-il que les autres pays – dont la Suisse – ont trop insisté sur l’aspect physique de ce sport? «Le coach est comme le cuisinier», répond Claude Ryf, «il a toujours peur de mettre un ingrédient de trop qui déséquilibre son plat! Le foot compte tellement de facteurs – le physique, la technique, le mental – qu’on a peut-être privilégié une chose au détriment d’une autre. Cela dit, il faut savoir que la condition athlétique n’a aucune espèce d’importance aux yeux des Espagnols jusqu’à l’âge de 16 ans. Auparavant, ils estiment que la maîtrise du ballon se suffit à elle-même. Il y a vraiment matière à être interpellé, voire à réexaminer nos propres méthodes.»

Entraîneur du FC Espagnol Lausanne, équipe de 5e Ligue vaudoise, Pablo Suárez rappelle un élément clé de la réussite de la Roja et des clubs ibères: «Depuis les Jeux olympiques de Barcelone 1992, le gouvernement a mis en place un programme de développement du sport unique en Europe et qui porte ses fruits. Les centres de formation de football se sont mis à proliférer, tandis que le pays est devenu très compétitif dans plusieurs disciplines. Voyez le tennis, le volley, le basket, le handball… Sans ce dynamisme de l’Etat, on verrait toujours le Real et le Barça, mais les trois autres clubs présents en demi-finales de l’Europa League ne seraient pas là. Toutes les équipes de la Liga disposent aujourd’hui d’excellentes écoles de foot jouissant d’infrastructures optimales. Les stades sont remplis à chaque match de championnat, en dépit du fait que le prix des places – 60 euros en moyenne – est le plus élevé du continent. Voilà les secrets du succès.»

Encore Pablo Suárez ne dit-il que l’essentiel. Car il existe aussi des règles strictes en Espagne, qui favorisent l’éclosion des talents. Par exemple, un club ne peut posséder davantage que 25 professionnels sous contrat. Corollaire: il bénéficie d’équipes réserves de très bonne qualité. Or, ces réservistes ne sauraient être âgés de plus de 23 ans.

Les deux obligations combinées inciteront le jeune joueur à rester dans son club, puisqu’il aura du temps de jeu assuré, plutôt que de partir n’importe où à 19 ans. Qui plus est, le même réserviste touchera un salaire de 1500 euros agrémenté de primes multiples. «Avec ce système, les clubs espagnols ne peuvent pas passer à côté de joueurs qui explosent sur le tard», écrit justement le site chronofoot.com.

Et dire que toute cette belle ouvrage pourrait être taillée en pièces par les problèmes financiers… 590 millions d’euros de dettes pour le Real, 578 pour le Barça, 514 pour l’Atlético, 382 pour Valence, et… zéro pour Bilbao, lequel ne recrute qu’au Pays basque et en Navarre (LT du 31.03.2012). Montant qui fait le plus frissonner, les 752 millions d’euros dus au fisc par les clubs de Liga, dont six sur vingt se trouvent en redressement judiciaire. Le Ministère des sports vient d’affirmer qu’il met au point un plan afin de «faire payer au football la dette qu’il a creusée». On en est encore à l’effet d’annonce. Mais pour combien de temps?

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